Là, tout avait changé d'aspect. On ne voyait qu'hommes barbus et que femmes échevelées, portant tous les costumes connus, depuis la feuille de figuier de nos premiers pères jusqu'à la robe de chambre du dix-neuvième siècle. M. Prétorien leur apprit que c'était le quartier des artistes.

Leur première et constante préoccupation était celle de ne pas s'habiller comme le bourgeois, de n'avoir pas les mêmes meubles que le bourgeois, de ne pas ressembler au bourgeois! En conséquence, ils étaient vêtus de toges, de cuirasses ou de hauts-de-chausses de tricot; ils marchaient avec des pantoufles de mamamouchi, s'asseyaient sur de grands fauteuils boiteux du temps des croisades, buvaient dans d'anciens hanaps bosselés, et fumaient du tabac de caporal à travers des narguillés de douze pieds. Le tout dans l'intérêt de l'art et par haine pour la bourgeoisie.

Nous avons oublié de dire que la bourgeoisie, c'était tout le monde, excepté eux!

Outre cette grande haine, les artistes de Sans-Pair avaient certains principes qui formaient comme le code de leur association, et que l'on pouvait résumer en six aphorismes:

Article 1er. Le sculpteur trouve que la peinture a cessé d'exister.

Article 2. Le peintre trouve que la sculpture n'existe plus.

Article 3. Peintres et sculpteurs ne reconnaissent de talent qu'aux morts; encore faut-il qu'ils le soient depuis longtemps.

Article 4. La meilleure des républiques est celle où l'on achète le plus de statues et de tableaux.

Article 5. On doit toujours secourir un confrère, mais on n'est jamais tenu de l'admirer.

Article 6. L'artiste a trois ennemis: le marchand de couleurs, le public et son propriétaire.