L'académicien fit un mouvement.
«Cent vingt mille francs pour le livre du bibliophile et cent vingt mille francs pour la réfutation, continua l'homme aux spéculations; cela arrange tout. Je vendrai d'abord le premier comme un chef-d'œuvre, puis le second pour prouver que c'est une rhapsodie. De cette manière le public aura fait une double étude et moi un double profit. Voyons, c'est convenu, n'est-il pas vrai? Je vais écrire nos conditions pour éviter tout malentendu.
Blaguefort s'était assis à la table de M. Prétorien, où il rédigea le traité convenu; M. Atout signa, reçut un billet à ordre, et il allait prendre congé du directeur du Grand Pan, lorsque celui-ci, qui se rendait au Musée, proposa d'y conduire les deux ressuscités. Ils acceptèrent avec empressement, et M. Atout se retira seul.
XVIII
La Bibliothèque nationale et son catalogue.—Utilisation de la promenade.—Ce que c'est qu'un artiste à Sans-Pair.—Portraits à la grosse, avec ressemblance garantie.—M. Illustrandini, statuaire de l'univers.—M. Prestet, peintre du Gouvernement à pied et à cheval.—Opinion de Grelotin sur la peinture.
En suivant leur guide, Maurice et Marthe passèrent devant un édifice noir gardé par des soldats. Ils l'auraient pris pour une maison de force, s'ils n'avaient lu au-dessus de la porte d'entrée: Bibliothèque Nationale. Ils exprimèrent le désir d'y entrer; mais M. Prétorien les avertit qu'elle était fermée.
«L'inscription vous a trompés, dit-il en souriant; à Sans-Pair, une bibliothèque nationale n'est point celle dont le peuple jouit, mais celle qu'il entretient. Il en est pour cela comme de la voie publique, toujours barrée par ordre de l'autorité supérieure, et que l'on répare perpétuellement de ses réparations. Qu'auriez-vous vu d'ailleurs? Des montagnes de livres superposés au hasard. Le zèle et la science des conservateurs s'évertuent en vain à débrouiller ce chaos. Les fonds dont ils auraient besoin sont absorbés par les gendres et les neveux de députés, qui obtiennent des missions artistiques pour la dégustation des vins de Tokai, l'étude des huîtres d'Ostende ou l'examen des Circassiennes du Caucase. Voilà trois siècles qu'on travaille au catalogue; chaque mois on classe cent volumes, et on en reçoit mille qui restent non classés! C'est une mer dans laquelle se jettent tous les jours de nouveaux fleuves, et que l'on essaye à mettre en bassins avec une coque de noix. Aussi l'édifice eût-il déjà fléchi sous le faix toujours croissant des livres qu'on y entasse, si les rats et les collecteurs ne travaillaient sourdement à son allégement. Du reste, la police la plus rigoureuse est établie à la porte; on interdit les gros souliers, qui feraient trop de poussière; les parasols sont sévèrement prohibés, et chacun doit laisser, en entrant, son chapeau au portier. Aussi la bibliothèque de Sans-Pair est-elle partout citée pour modèle, et, sauf les livres, tout y est dans un ordre parfait.
Vis-à-vis la bibliothèque s'étendait un jardin public que Prétorien traversa, et où Maurice put renouveler l'observation qu'il avait déjà faite. Tous les promeneurs se livraient à quelque travail qui utilisait la locomotion. Les uns brodaient en marchant, les autres faisaient de la tapisserie, tressaient des paniers ou fabriquaient des bourses et des faux tours pour les étrennes. Les jeux publics servaient également à la production. Chaque escarpolette mettait en mouvement un pétrin mécanique pour la fabrication des gâteaux; les chevaux de bois faisaient tourner un moulin à café, et les tirs au pistolet servaient à casser des noisettes.
Maurice remarqua surtout un homme de moyen âge qui avait réussi à rendre sa promenade triplement profitable: il lisait, tricotait et traînait après lui un appareil économique dans lequel cuisait son dîner.
En quittant la promenade, les deux époux se trouvèrent dans un nouveau quartier.