Au début de la carrière, ces hommages publics eussent enivré le futur académicien; mais, depuis, l'habitude l'avait blasé sur ces pots-de-vin de la gloire; aussi les recevait-il avec une nonchalance dédaigneuse. Ce qu'il y voyait de plus clair était la nécessité de répondre aux trois cents envois qui encombraient son bureau.

Car M. Atout savait que l'exactitude était la politesse des gens de lettres comme des rois, et il répondait toujours. Il avait pour cela trois modèles d'épîtres sténographiées, auxquelles il ne restait qu'à mettre l'adresse.

S'agissait-il, par exemple, d'un volume de poésies envoyé avec une lettre extatique, il prenait le modèle numéro 1, ainsi conçu:

«Monsieur,

«Vous avez une lyre dans le cœur! J'ai lu (ici le titre du livre) avec des émotions toujours renouvelées. La muse qui l'a dicté ressemble à ces oiseaux des autres latitudes qui nichent dans les grandes herbes, chantent dans le feuillage des bois et planent dans les nuées.

«Continuez, Monsieur, et tout ce qu'une indulgence bienveillante vous fait penser de moi, l'avenir le dira un jour plus justement de vous-même.»

Était-il, au contraire, question d'une publication périodique, le modèle numéro 2 venait naturellement:

«Monsieur,

«Vous avez un glaive dans l'esprit. J'ai lu avec un intérêt palpitant votre (le nom de la publication). Les arguments que vous employez ressemblent à ces armes qui frappent également par les deux tranchants et par la pointe.

«Continuez, Monsieur, et tout le bien que vous pensez de mes ouvrages, la République entière le dira un jour à meilleur droit de votre journal.»

Fallait-il, enfin, répondre à l'envoi d'un manuscrit, c'était le cas d'avoir recours au modèle numéro 3:

«Monsieur,

«Vous avez un orchestre dans l'imagination. J'ai lu avec une avidité ravie votre (ici le titre du manuscrit). Les conceptions de votre génie ressemblent à ces symphonies où l'on entend successivement tous les accents et tous les tons.

«Continuez, Monsieur, et l'attention que le public accorde, dites-vous, à ma voix, se reportera tout entière, et avec plus de raison, sur la vôtre.»

L'envoi journalier de ces lettres avait prodigieusement accru la popularité de l'académicien. Tous les gens auxquels il reconnaissait du génie se faisaient naturellement les prôneurs de son discernement. Comment ne pas soutenir une célébrité qui nous écrit? Ne devenons-nous point quelque chose dans sa gloire? Plus il est illustre, plus son suffrage honore: nous le transformerions en grand homme, ne fût-ce que pour augmenter le prix de ses autographes.

M. Atout le savait et ne négligeait aucun de ces moyens de renommée, car il en est de celle-ci comme de toute chose humaine: le hasard la sème, l'habileté seule la fait grandir. Aussi beaucoup de gens peuvent-ils se faire une réputation, mais peu connaissent l'art de la cultiver. Il faut, pour cela, l'adresse qui prépare, la persistance qui fonde, l'égoïsme qui affermit. Il faut surtout beaucoup de vanité et peu d'orgueil: car, si la vanité est une voile que nous enflons nous-même et qui nous pousse, l'orgueil est une ancre rigide et tenace sur laquelle nous restons immobile. Flattez s'il le faut, pliez au besoin; mais montrez-vous partout; ayez de vous-même l'opinion que vous voulez en donner aux autres: l'homme est imitateur jusque dans ses sensations. L'estime que vous montrerez pour votre propre mérite sera toujours plus ou moins contagieuse. Gardez-vous seulement de justifier trop sérieusement vos prétentions. Notre admiration ne veut point être forcée; on peut l'obtenir de nous par faveur, difficilement comme droit. Chaque homme est toujours plus ou moins de la famille de Thémistocle, les trophées de Miltiade l'empêchent de dormir.