En tête se trouve le président de la République ou l'impeccable, ainsi nommé parce qu'il ne peut mal faire, et qui ne peut mal faire parce qu'il ne fait rien. L'impeccable n'est, en effet, ni un homme, ni une femme, ni un enfant, mais ce que nous appelons une fiction gouvernementale: il se compose d'un fauteuil vide sous un baldaquin! Ce fauteuil est le chef légitime du gouvernement. Les ministres ne peuvent parler qu'en son nom, et leurs déclarations politiques sont appelées discours du fauteuil.
Cette heureuse conception nous a ainsi débarrassés de l'embarras de choisir un président temporaire et des inconvénients du pouvoir transmis par l'hérédité. Quand le chef de l'État vieillit, on appelle un tapissier pour le remettre à neuf, et une douzaine de clous suffisent pour restaurer l'ordre de choses. De plus, point de cour, de liste civile. Toute la maison présidentale se réduit à une brosse et à un plumeau. Nous n'avons ni filles à doter, ni fils à marier. Nous ne pouvons craindre ni coups d'État, ni usurpations, un fauteuil étant forcément condamné au statu quo. Enfin, comme il ne peut rien exécuter, nous lui avons abandonné avec confiance le pouvoir exécutif.
La seconde autorité de l'État est la Chambre des envoyés, nommée par tous ceux qui dorment sur des sommiers élastiques et boivent du vin vieux.
Le législateur a, en effet, pensé que tout citoyen bien couché et bien nourri devait être un homme ami du bon ordre, c'est-à-dire de sa table et de son lit, et qu'il avait nécessairement de lumières tout ce qu'il en fallait pour ne pas vouloir en donner une part aux consommateurs de paille et de pain noir.
Cependant, comme il pourrait se trouver, par hasard, dans la Chambre des envoyés certains brouillons assez égoïstes pour préférer leurs idées à leurs intérêts, on leur a opposé la Chambre des valétudinaires, composée de gens que le mouvement inquiète et que le bruit fatigue. Pour y être admis, il faut prouver qu'on est ou sourd, ou aveugle, ou goutteux, ou asthmatique; ceux qui réunissent plusieurs infirmités ont la préférence; cependant, avec un peu de protection, l'entêtement et l'ignorance peuvent suffire.
Le quatrième pouvoir, enfin, est composé des banquiers, qui se sont faits les intendants de la République, lui prêtent à la petite semaine, et se chargent de passer les revenus publics par un crible qui ne laisse tomber que les petites pièces et retient toutes les grosses. L'État a insensiblement mis en gage entre leurs mains la terre, les fleuves, les mers, les mines souterraines et les transports aériens; si bien qu'ils seraient les maîtres de tout, si le fauteuil et les deux chambres n'étaient là; mais leur pouvoir entrave celui des banquiers, qui, à son tour, entrave le leur. Car là est le sublime de notre organisation politique: tout se compense et se pondère. Le char de l'État ressemble exactement à celui que l'on a découvert sur les débris de l'arc de triomphe du Carrousel, à Paris: tiré en sens inverse par quatre chevaux de forces égales, il reste nécessairement en place, ce qui l'empêche de se heurter aux bornes ou de tomber dans les ornières.
—Mais non d'être écartelé, dit Maurice; et, tôt ou tard, le char se disloquera.
—Si nous n'avions pas une cheville magique qui consolide tout, fit observer l'académicien.
—Et quelle est-elle?
—La peur! Autrefois on mettait de la passion dans la politique, mais aujourd'hui le progrès des lumières a fait disparaître ces hommes de petite vertu qui tenaient à leurs idées, et qui voulaient à tout prix le triomphe de ce qu'ils regardaient comme la vérité! On ne croit pas plus à ce que l'on défend qu'à ce qu'on attaque. Les opinions sont des logements à loyer dont on déménage dès qu'on en trouve un meilleur. Aussi les luttes ont-elles plus d'apparence que de réalité: on se combat comme au théâtre, en ayant soin de ne pas se blesser, et seulement pour occuper la galerie. Nul ne porte de coups dangereux, de peur d'en recevoir; les adversaires d'aujourd'hui seront nos alliés de demain; la cocarde que nous sifflons, celle que nous porterons à notre chapeau; cette prévision tient lieu d'indulgence, et, si chacun tire d'un côté différent, c'est avec la modération d'un coursier de fiacre payé à l'heure.