—Alors je comprends, dit Maurice, vous êtes à l'abri des fièvres politiques. Mais qui vous sauvera de l'indifférence?

—Toujours la constitution, répondit M. Atout. Croyez-vous que nous en soyons au temps où l'on demandait aux électeurs de payer leurs députés? Nous avons compris ce qu'une pareille prétention avait de décourageant pour le zèle électoral, et nous l'avons retournée. Aujourd'hui, c'est le député qui paye l'électeur! Chaque nomination est soumise à la criée publique, les candidats présentent leurs soumissions, et la place reste au dernier enchérisseur. De cette manière, plus de piéges, plus d'intrigues; chacun débat ses conditions et sait ce qu'il a. Aussi faut-il voir l'empressement des électeurs! Quelques-uns se sont fait porter mourants jusqu'aux urnes du scrutin pour déposer leurs votes et en recevoir le prix. Grand exemple de l'énergie de cette vie politique qu'entretiennent des institutions fondées sur le seul principe, vraiment social, le dévouement à soi-même. Du reste, j'ai là sur moi la dernière circulaire de M. Banqman, qui vous fera apprécier, mieux que toutes mes explications, les avantages de notre système.»

M. Atout chercha dans ses poches et en tira une large feuille imprimée qu'il remit à son hôte.

M. Banqman, candidat pour la députation, aux électeurs du quartier B de la ville de Sans-Pair.

«Messieurs,

«Si j'avais obéi à mes goûts, vous ne me verriez point aujourd'hui solliciter vos suffrages; content d'une position honorée et confortable, je continuerais à en jouir, loin des agitations de la politique; mais les sollicitations de mes amis ont fait violence à mes inclinations, et m'ont décidé à venir réclamer la députation.

«Mes opinions sont connues, Messieurs; je désire le bonheur de tous les citoyens de la République, et je veux tout ce qui peut assurer ce bonheur. Je voterai toujours pour le bien et pour la vérité; je n'adopterai que le parti qui aura raison, je n'attaquerai que celui qui aura tort; je ne soutiendrai les ministres qu'autant qu'ils se soutiendront eux-mêmes, et, s'ils tombent, je me rappellerai que la voix du peuple est la voix de Dieu.

«Voilà pour mes idées gouvernementales. Quant aux droits que je puis avoir à votre confiance, les voici:

«Je gagne, année moyenne, trois millions cinquante mille francs, ce qui doit vous faire comprendre que je suis un homme d'ordre.

«J'ai toujours refusé de prendre des associés et de me marier, le tout par amour de la liberté.

«Je fabrique des moules de boutons pour tous les âges et pour toutes les classes, ce qui témoigne de mon respect pour l'égalité.

«Enfin, dans tous mes rapports à la Société humaine, j'ai appelé les hommes mes semblables, expression qui prouve mes croyances à la fraternité.

«Maintenant, s'il faut en venir à ma profession de foi, je ne serai pas moins explicite.

«Je déclare d'abord m'engager à une distribution de moules de boutons de déchet à tous les pauvres du quartier.

«Je donnerai dans l'année six bals et douze dîners, où seront invités tous les électeurs qui m'auront accordé leurs voix.

«Ceux qui pourront réunir dix votes en ma faveur auront droit à une gratification de la valeur de mille francs, payable en rognures de corne de ma fabrique, en petite bière de la brasserie projetée à Noukaïva, ou en actions pour les télégraphes aériens.

«Ceux qui m'apporteront quinze votes auront de plus une médaille en bronze avec la boîte en faux maroquin.

«Enfin, quiconque me procurera vingt voix percevra une rente perpétuelle de deux litres de potage à la gélatine, qu'il pourra faire prendre, tous les matins, à la compagnie hollandaise du Kamtschatka.

«Je ferai distribuer en outre à mes clients, au moment du scrutin, des billets portant mon nom, et dans lesquels se trouvera enveloppée une pièce de cent sous, pour leur donner plus de poids. Chacun mettra le billet dans l'urne et la pièce dans sa poche.

«J'ose espérer, Messieurs, que la franchise de ces explications me conciliera vos suffrages, et que je pourrai bientôt porter à la tribune nationale l'expression de vos souhaits et de vos besoins.

«Banqman.»

«Et cette circulaire a réussi près des électeurs? demanda Maurice après avoir lu.

—Si bien réussi que Banqman est maintenant un des membres les plus influents à la Chambre des envoyés, répliqua M. Atout, et qu'il doit adresser au ministère, ce matin même, des interpellations foudroyantes.

—Il combat donc le ministère?

—Depuis que ce dernier a autorisé l'introduction des crochets étrangers, qui menacent de faire tomber la fabrication des boutons.

—Et pourrait-on assister à cette séance?

—Je venais vous proposer d'y aller ensemble.»