C'était la première fois que notre ressuscité se trouvait seul dans les rues de Sans-Pair, et il se mit à tout examiner plus en détail qu'il n'avait pu le faire jusqu'alors.

Il remarqua que les locataires de chaque maison plaçaient sous leurs fenêtres une inscription désignant le nom et la profession exercée, de telle sorte que la ville entière était une sorte d'almanach des vingt-cinq mille adresses. On avait, à chaque entrée, au lieu de concierge, un vaste tourniquet mécanique dont les compartiments portaient le nom et renfermaient la sonnette des locataires. En arrivant, le visiteur s'asseyait dans le compartiment convenable, tirait le cordon, et aussitôt la machine enlevée le transportait à la porte même de la personne qu'il venait voir.

Maurice aperçut également une salle de bal où les pas des danseurs mettaient en mouvement les meules d'un moulin à blé, et des charrettes qui, tout en revenant à vide du marché, faisaient tourner un rouet et filaient le coton de rebut.

De loin en loin, les rues étaient traversées par des viaducs sur lesquels passaient, en sifflant, les locomotives poussées par la vapeur ou entraînées par le vide. Les fils de télégraphes électriques se croisaient en tous sens, dans l'air, comme un immense écheveau brouillé; les paratonnerres, lancés jusqu'aux nuages, en soutiraient perpétuellement l'électricité au profit des doreurs, des entreprises d'omnibus galvaniques et de la société pour l'éclairage. Sous chaque rue s'étendait une autre rue, le long de laquelle rampaient, comme d'immenses boas, les mille tuyaux de fer chargés de distribuer partout l'eau, la chaleur, la lumière. Le jeune homme entendait bruire sous ses pieds les voix des travailleurs mêlées au grondement du vent, au clapotement des cloaques, aux grincements des outils et aux lueurs des flammes. C'était comme une seconde cité souterraine, où s'élaborait la vie de la cité éclairée par le soleil; un organe caché qui, tour à tour, lui apportait la force et la délivrait de ses impuretés.

Maurice regardait toutes ces merveilles de la civilisation avec une surprise mêlée de désappointement. Au milieu de tant de perfectionnements apportés à la matière, il cherchait l'homme et le voyait aussi pauvre, aussi vicieux, aussi déshérité! Il demandait en vain à tous ces visages qui passaient sous ses yeux si la vie leur était devenue plus légère à porter; les visages restaient fatigués de souffrances ou soucieux d'incertitude! Alors, un flot d'amertume montait de son cœur à son cerveau. Il se demandait à quoi bon tous ces efforts d'industrie, si la part de bonheur n'était point plus large pour chacun; il cherchait ce qu'étaient devenues l'égalité et la fraternité humaines au milieu de ces miracles de calcul; il regardait où avait pu fuir la religion véritable, celle qui relie les hommes l'un à l'autre, et qui conduit au ciel par la double échelle de l'amour et du dévouement.

Or, dans ce moment même, ses yeux s'arrêtèrent sur le fronton d'un édifice où il aperçut écrit en lettres de bronze: Église nationale. Il entra.

L'église nationale était une ancienne salle de criées publiques, repeinte et retapissée pour le compte de la nouvelle religion. Il y avait, à l'entrée, une vielle organisée en guise d'orgues, et un bureau pour les parapluies à la place du bénitier.

L'office venait précisément de commencer et le ministre était à l'autel.

Maurice n'eut pas besoin d'écouter longtemps pour comprendre de quoi il s'agissait, la nouvelle religion consistant spécialement à répéter, dans la langue nationale, ce que les officiants catholiques répètent en latin. Ainsi, au lieu de dire: Introibo ad altare Dei, l'Église nationale disait: Je m'approcherai de l'autel de Dieu. Aux mots: Ite, Missa est, elle substituait ceux-ci: Allez-vous-en, la Messe est finie. Et à la place de: Amen! elle répétait: Ainsi soit-il!

Après l'office, le prêtre national monta en chaire, et entreprit une longue diatribe contre les ministres des autres religions qui ne savaient point se prêter aux progrès des lumières, et qui continuaient à prier Dieu dans une langue morte. Il prouva, par des citations de Cicéron, de Tacite, de saint Augustin et de Tertullien, que l'on devait renoncer au latin, et finit par une instruction nationale, dans laquelle il développa les avantages de la culture des rutabagas et de l'éducation des vers à soie!