—Pas précisément, répliqua Maurice; cependant nous avions l'édifice du quai d'Orsai…
—Oui, c'était un acheminement, interrompit M. Atout; mais depuis l'art a suivi sa voie, et nos architectes sont arrivés au beau idéal du système rectangulaire. La maison que j'occupe a été construite par le plus habile d'entre eux, aussi est-elle regardée comme un chef-d'œuvre. Dans tout ce que vous voyez, il n'y a pas une pierre d'ornement, c'est-à-dire inutile; quant aux dispositions intérieures, vous pourrez en juger.»
On avait atteint le perron qui précédait la porte; à peine Maurice y eut-il posé le pied que la marche céda légèrement et mit en mouvement une lanterne qui s'avança pour l'éclairer; à la seconde marche la sonnette se fit entendre; à la troisième la porte s'ouvrit d'elle-même.
Dans ce moment les yeux du jeune homme s'arrêtèrent sur une inscription gravée au-dessus de l'entrée:
CHACUN CHEZ SOI,
CHACUN POUR SOI.
«Vous devez reconnaître le précepte d'un des sept sages de votre pays, dit l'académicien en souriant; il résume à lui seul toutes les lois de l'humanité. Chacun chez soi, c'est le droit; chacun pour soi, c'est le devoir. Mais entrez, de grâce, vous avez bien autre chose à voir.»
Les deux époux traversèrent une antichambre garnie d'appareils dont ils ignoraient l'usage. M. Atout leur montra d'abord une boîte dans laquelle arrivaient les lettres qui lui étaient adressées, et leur expliqua comment d'immenses conduits établissaient, au moyen du vide, cette distribution à domicile. Il leur ouvrit ensuite des robinets chargés de conduire partout l'eau, la lumière, le feu et l'air rafraîchi. Il indiqua les tuyaux destinés à l'arrivée des journaux, les fils électriques établissant une correspondance télégraphique aussi rapide que la pensée avec les fournisseurs du dehors, les appareils panoptiques au moyen desquels la vue pouvait surmonter les obstacles et franchir toutes les distances.
Pendant cette exhibition, il s'était assuré de l'absence de madame Atout, et avait donné différents ordres en touchant quelques ressorts. Le tintement d'une sonnette lui annonça bientôt que tout était prêt; il fit passer ses hôtes dans la salle à manger, où le dîner se trouvait servi, et il les invita à prendre place.
Marthe et Maurice s'assirent, en regardant autour d'eux. Ils s'attendaient à voir paraître, à chaque instant, les gens de service; mais l'académicien, qui devina leur pensée, sourit; il se pencha de côté, appuya la main sur un bouton placé près de la table, et immédiatement tout ce qui la couvrait sembla s'animer! Les bouteilles baissèrent, d'elles-mêmes, leurs goulots sur les verres; la cuiller à potage remplit l'assiette de chaque convive; le grand couteau fixé au manche du gigot commença à enlever des tranches que de petites brochettes plongeaient ensuite dans le réservoir à jus; la pincette d'écaille exécuta une gigue dans la salade, qu'elle foulait et retournait; les poulardes, comme si elles eussent voulu prendre leur volée, étendirent, aux bords du plat, leurs membres aussitôt saisis et découpés; le poisson alla se placer lentement sous la truelle d'argent qui devait le partager; les hors-d'œuvre se mirent à tourner autour de la table comme des chevaux de manége, en ayant soin de s'arrêter devant chaque convive; enfin, le moutardier lui-même souleva son couvercle et présenta sa petite spatule d'ivoire!
Nos deux ressuscités ne pouvaient en croire leurs yeux. M. Atout leur expliqua alors par quelles séries d'ingénieuses inventions on avait pu substituer aux machines humaines des machines plus parfaites.