«Vous le voyez, continua-t-il, dans une maison bien machinée comme celle-ci, personne n'a besoin de personne… ce qui ajoute un charme singulier à l'intimité. Le progrès doit avoir pour but de tout simplifier, de faire que chacun vive pour soi et avec soi; c'est à quoi nous sommes arrivés. Au lieu de domestiques soumis à mille infirmités, à mille passions, nous avons des serviteurs de fer et de cuivre, toujours également robustes, également sûrs, également exacts. Encore quelques efforts, et la civilisation aura conquis à l'homme l'isolement, c'est-à-dire la liberté, car chacun pourra se passer complétement des services de son semblable.
—Oui, dit Maurice, qui était devenu pensif; mais alors que deviendra la parole du Christ, qui recommande de se secourir et de s'aimer? Le but de la vie est-il bien de se suffire à soi-même? N'est-il pas plutôt de se compléter dans les autres et par les autres? La machine humaine, comme vous l'appelez, avait un cœur qui pouvait battre à l'unisson du nôtre, tandis que la machine de fer ne nous est rien. En préférant celle-ci, vous avez sacrifié votre âme à vos habitudes; vous avez brisé le dernier anneau qui liait les classes heureuses aux classes déshéritées. Les riches ne pouvaient oublier tout à fait le peuple auquel ils empruntaient des serviteurs; c'étaient comme des prisonniers faits sur la pauvreté, et qui la rappelaient perpétuellement par leur présence. La nécessité les rendait plus ou moins membres de la famille. On les prenait d'abord par besoin, puis on les aimait par habitude. Leurs douleurs et les nôtres se mêlaient toujours un peu; on avait en commun les goûts, les répugnances, les infirmités; association imparfaite sans doute, mais dans laquelle s'échangeaient quelques sympathies, et qui donnait une occasion de dévouement et de reconnaissance propre à exercer le cœur. Ah! loin de supprimer le serviteur, il fallait le rapprocher plus intimement du maître; il fallait en faire un humble ami, prêt à tous les sacrifices et sûr de toutes les protections; réaliser enfin la belle histoire de la fileuse d'Évrecy.»
L'académicien demanda ce que c'était que cette histoire.
«Une vieille tradition populaire que l'on m'a racontée dans mon enfance, répondit Maurice, et qui vous semblerait maintenant bien étrange…
—Voyons, dit M. Atout en vidant son verre.»
Le jeune homme parut hésiter; mais le regard de Marthe, qui rencontra le sien, demandait l'histoire; il se décida aussitôt, et raconta ce qui suit:
LA FILEUSE D'ÉVRECY.
Vers la fin du dix-huitième siècle vivait à Évrecy, en Normandie, un gentilhomme qui n'avait pour parents qu'une fille d'environ dix ans, et pour domestique qu'une vieille servante. La petite fille avait reçu en baptême le nom d'Yvonnette, et la servante celui de Bertaude; mais cette dernière n'était connue dans le pays que sous le nom de la fileuse d'Évrecy, parce qu'on la voyait toujours la quenouille au côté. Bertaude filait effectivement du matin au soir, et souvent encore du soir au matin, sans que son maître eût, pour cela, moins de créanciers. Aussi faut-il dire qu'il en prenait peu de souci. Le gentilhomme d'Évrecy était de ceux qui regardent que leur épitaphe sera celle du genre humain. Après avoir mangé la meilleure part de son bien, il s'était décidé à boire le reste, afin de se mettre au pair, et continuait depuis, d'autant plus résolument que, selon son dire, il ne craignait plus de se ruiner. Excellent homme d'ailleurs, qui eût donné à sa fille Yvonnette la lune et le soleil, et qui appelait toujours Bertaude pour boire le dernier verre de marin-onfroi[1] ou de poiré.
[1] Nom donné à un cidre choisi extrait de la pomme naturalisée en Normandie par Marin Onfroi.
Enfin, quand il eut tout épuisé, fortune et crédit, il fut assez heureux pour mourir presque subitement, sans avoir eu l'ennui de régler ses comptes avec ses créanciers.