—Alors, reprit Marthe, les enfants sont élevés par leurs mères?
—Fi donc! interrompit l'académicien, ce serait encore pis. La civilisation a fait comprendre la folie d'une pareille dépense de temps et de soins. Ici, comme partout, nous avons substitué la machine à l'homme. De votre temps, il n'y avait qu'une université de professeurs; nous avons agrandi l'institution en créant une université de nourrices. Le nouveau-né est mis au collége le jour de son entrée dans le monde, et nous revient dix-huit ans après tout élevé. IL serait difficile, comme vous le voyez, de simplifier davantage les liens de la famille. Plus de gênes ni d'inquiétudes! L'enfant est aussi libre que s'il n'avait point de parents, les parents aussi libres que s'ils n'avaient point d'enfants. On s'aime tout juste autant qu'il le faut pour se souffrir; on se perd sans désespoir. Les générations se succèdent dans la même maison, comme des voyageurs dans la même auberge. Ainsi a été résolu le grand problème de la perpétuation de l'espèce, en évitant l'association passionnée des individus.»
Comme il achevait, la calèche s'arrêta devant un immense édifice, à l'entrée duquel on avait gravé en lettres colossales:
Université des métiers-unis.—Institution pour les jeunes gens et les jeunes demoiselles non sevrés.—Allaitement à la vapeur.
Une machine, sculptée sur le fronton, était entourée de nourrissons, vers lesquels elle étendait ses bras d'acier et ses mamelles de liége verni. Au-dessus se lisait la sainte légende:
Laissez venir vers moi les petits enfants!
Lorsqu'il se présenta au bureau, M. Atout dut indiquer le numéro d'ordre sous lequel son fils avait été inscrit. Le commis feuilleta son catalogue d'enfants, et dit brièvement:
«Salle Jean-Jacques-Rousseau, quatrième rayon, case D.»
L'académicien prit le bras de milady Ennui, et se hasarda à travers les immenses corridors.
De loin en loin, des gardiens portant le costume de l'établissement, composé d'un tablier de taffetas ciré et d'une coiffure en forme de biberon, indiquaient aux visiteurs la direction qu'ils devaient prendre. Marthe et Maurice longèrent d'abord une galerie où des métiers de différentes formes tissaient des layettes; puis une seconde, où d'autres mécaniques fabriquaient de petits cercueils. De là, ils traversèrent une cour pleine de paniers à roulettes, dans lesquels les enfants apprenaient à marcher, et arrivèrent devant un vaste atelier éclairé par la flamme des grands fourneaux.