«Vous voyez les cuisines de l'établissement, dit M. Atout en s'arrêtant; c'est là que se fabrique le breuvage destiné aux enfants. On avait cru longtemps que l'aliment le plus convenable pour les nouveau-nés était le lait de leur mère; mais la chimie a démontré qu'il était malsain et peu nourrissant. L'Académie des sciences a, en conséquence, nommé une commission, qui a donné la recette d'un breuvage plus rationnel. Il se compose de quinze parties de gélatine, de vingt-cinq parties de gluten, de vingt parties de sucre et de quarante parties d'eau; le tout composant une mixtion connue sous le nom de supra-lacto-gune ou lait de femme perfectionné. Une expérience sans réplique a, du reste, prouvé l'excellence de ce breuvage: c'est que tous les nouveau-nés qui refusent d'en boire, et ils sont nombreux, tombent, par suite, dans la langueur, et meurent infailliblement au bout de deux ou trois jours. Quant aux procédés employés pour la distribution du supra-lacto-gune, vous allez pouvoir en juger vous-mêmes.»

A ces mots, M. Atout ouvrit une porte, et les visiteurs se trouvèrent dans la salle des allaitements.

C'était une immense galerie, garnie aux deux côtés d'espèces de planches à bouteilles, sur lesquelles les enfants étaient assis côte à côte. Chacun d'eux avait devant lui son numéro d'ordre et le biberon breveté qui lui tenait lieu de mère. Une pompe à vapeur, placée au fond de la salle, faisait monter le supra-lacto-gune vers des conduits qui le partageaient ensuite entre les nourrissons. L'allaitement commençait et finissait à heure fixe, ce qui donnait aux enfants l'habitude de la régularité. Tous devaient avoir un même appétit et un même estomac, sous peine de jeûne ou d'indigestion; on eût pu inscrire à l'entrée de la salle comme sur les portes républicaines de 1793:

L'Égalité ou la Mort.

M. Atout fit admirer à ses compagnons tous les détails de cet établissement modèle, auquel on devait, selon son heureuse expression, l'anéantissement des superstitions maternelles. Il prouva qu'en employant les machines, on avait réalisé, sur chaque nourrisson, un bénéfice de 3 centimes par jour, ce qui donnait, pour l'année, 9 fr. 95 c, et pour les 10 millions de nouveau-nés, près de 100 millions d'économie! Il expliqua ensuite de quelle manière l'établissement se trouvait partagé en neuf salles correspondant aux neuf classes de la société. Le breuvage, les soins, l'air et le soleil y étaient distribués conformément au principe de justice romaine; habita ratione personarum et dignitatum. Les enfants de millionnaires avaient neuf parts, et les fils de mendiants le neuvième d'une part, ce qui leur servait à tous deux d'apprentissage pour les inégalités sociales. L'un s'accoutumait ainsi, dès le premier jour, à tout exiger, l'autre à ne rien attendre. Merveilleuse combinaison, qui assurait à jamais l'équilibre de la république!

Pendant ces explications, milady Ennui cherchait son numéro, c'est-à-dire son fils, dont elle avait vanté à Marthe les grâces enfantines. Elle l'aperçut enfin dans sa case; mais le supra-lacto-gune produisait son effet ordinaire, et l'héritier des Atout se tordait comme un ver coupé en quatre.

Le médecin de service, averti, accourut aussitôt et déclara que les contorsions du numéro 743 tenaient à des douleurs aiguës, affectant spécialement les régions du côlon, d'où elles avaient pris vulgairement le nom de coliques. Mais l'académicien protesta contre cette étymologie. Il fit observer que colique avait le même radical que colère, et ne pouvait venir que du grec χολη, bile. Il en résulta une longue discussion, émaillée de citations malgaches, syriaques ou chinoises, pendant laquelle le numéro endolori continuait à subir le mal dont on discutait le nom. Enfin, le docteur et M. Atout, n'ayant pu s'entendre, s'en allèrent chacun de leur côté, bien décidés à écrire un mémoire sur la question.

Quant à milady Ennui, scandalisée des grimaces de son héritier, elle avait passé outre avec ses deux hôtes, et s'occupait à leur faire remarquer la grandeur opulente de tout ce qui les entourait.

Les murs étaient tapissés de nattes précieusement travaillées, les plafonds chargés de moulures ciselées, les fenêtres ornées de rideaux de soie à crépines d'or. On avait garni les cases des nourrissons de tapis moelleux; les numéros brillaient sur des plaques émaillées; de larges ventilateurs de gaze rayée d'argent renouvelaient sans cesse l'air des galeries; l'industrie avait, en un mot, épuisé son luxe et sa prévoyance en faveur des nouveau-nés; il ne leur manquait absolument que des mères.

A la suite des salles d'allaitement se trouvait le second établissement, destiné au sevrage. On y recevait les enfants de quinze mois, et ils étaient soumis, dès lors, à une combinaison d'exercices destinés au perfectionnement des organes. Il y avait un appareil pour leur apprendre à voir, un second pour leur enseigner à entendre, d'autres encore pour les habituer à déguster, à sentir, à respirer.