«De votre temps, dit M. Atout à Maurice, l'enfant était abandonné à lui-même; il se servait de ses poumons, sans savoir comment; il agissait sans apprentissage; il s'exerçait à vivre en vivant! Méthode barbare, que l'absence des lumières pouvait seule justifier. Aujourd'hui nous avons amélioré tout cela. L'espèce humaine n'est plus qu'une matière vivante, à laquelle nous donnons une forme et une destination; la Providence n'y est pour rien; nous lui avons ôté le gouvernement du monde, qu'elle dirigeait sans discernement, et nous fabriquons l'homme à l'instar du calicot, par des procédés perfectionnés.

Du reste, ces premières études ne sont qu'une avant-scène de la vie; c'est seulement au sortir de la maison de sevrage, que chaque enfant prend la route qu'il doit ensuite poursuivre.

—Et par qui cette route lui est-elle indiquée? demanda Maurice.

—Par les docteurs du bureau des triages que vous avez devant vous.»

Ils venaient, en effet, d'arriver à un troisième édifice, moins considérable que les précédents, dans lequel ils entrèrent. C'était un musée phrénologique, où ils aperçurent une dizaine de médecins occupés à constater les différentes aptitudes. Des garçons attachés à l'établissement leur apportaient sans cesse des pannerées d'enfants, dont ils tâtaient le crâne, et auxquels ils donnaient un nom et une destination, selon les protubérances observées. L'écriteau passé au cou des sujets examinés indiquait le résultat de l'examen.

L'enfant recevait là son brevet de grand mathématicien, de grand artiste ou de grand poëte, et n'avait plus qu'à le devenir. Par ce moyen, toute incertitude de vocation disparaissait. Au lieu d'errer à travers vingt goûts opposés, comme un étranger qui demande sa route à tous les passants, vous trouviez une direction indiquée, vous n'aviez qu'à partir, qu'à poursuivre, et vous étiez sûr d'arriver au but… à moins qu'on ne vous eût indiqué un mauvais chemin.

Du bureau des triages, Marthe et Maurice passèrent aux écoles.

M. Atout, qui joignait à ses autres titres celui d'inspecteur général des études, leur fit tout voir dans le plus grand détail.

La base de l'instruction donnée au collége de Sans-Pair était le thibétain, langue d'autant plus intéressante à connaître que l'on avait cessé de la parler depuis environ mille ans. Les élèves lui consacraient quatre jours sur cinq. Le reste du temps était employé à examiner les hiéroglyphes des anciennes pyramides d'Égypte, dont il ne restait plus qu'une gravure apocryphe, et à approfondir la différence existant entre l'absolu complet et l'absolu universel!

Ces enseignements avaient pour but de préparer l'élève à la vie pratique, et de lui servir de point de départ pour devenir ingénieur, médecin ou commerçant.