M. Atout lui expliqua ensuite par quelle série d'ingénieuses méthodes l'étude de ces connaissances était facilitée aux élèves du grand collége.

Il lui montra d'abord la classe destinée au cours d'histoire, où chaque pan de mur représentait une race, chaque banc une succession de rois, chaque poutre une théogonie. Là tous les objets portaient une date ou rappelaient un événement. On ne pouvait suspendre son chapeau à une patère sans se rappeler un homme illustre, essuyer ses pieds à la natte sans marcher sur une révolution. Grâce à ce système mnémotechnique, aussi expéditif que profond, l'histoire universelle était ramenée à une question d'ameublement; l'élève l'apprenait malgré lui et rien qu'en regardant. Qu'on lui demandât, par exemple, le nom du premier roi de France, il se rappelait la vis intérieure de la serrure, et répondait: «Clo-vis.» Qu'on voulût connaître la date de la découverte de l'Amérique, il pensait aux quatre pieds de la chaire, dont chacun représentait un chiffre différent, et répondait: 1492. Qu'on s'informât, enfin, de l'événement le plus important qui suivit la naissance du christianisme, il voyait les deux barres d'appui qui s'avançaient sur l'amphithéâtre, et répondait hardiment; «L'invasion des bar-bares!»

M. Atout ne manqua point de faire remarquer à Maurice les avantages de cette méthode débarrassée de toute donnée philosophique, et grâce à laquelle il suffisait de penser à deux choses pour s'en rappeler une.

Il le conduisit ensuite au cours de géographie, où la terre avait été figurée en relief, afin que les élèves pussent se faire une idée plus exacte de sa beauté et de sa grandeur. Les montagnes y étaient représentées par des taupinières, les fleuves par des tubes de baromètre, et les forêts vierges par des semis de cresson étiquetés. On y voyait la représentation des villes en carton, et de petits volcans de fer-blanc, au fond desquels fumaient des veilleuses sans mèches.

Une salle voisine contenait tout le système planétaire, en taffetas gommé, et mis en mouvement par une machine à vapeur de la force de deux ânes. Il avait seulement été impossible de conserver aux différents corps célestes leur dimension proportionnelle, leurs distances respectives et leurs mouvements réels; mais les élèves, avertis de ces légères imperfections, n'en étaient pas moins aidés à comprendre ce qui était, par la représentation de ce qui n'était pas.

Un musée général complétait ces moyens d'instruction du grand collége de Sans-Pair. On y avait réuni des échantillons de toutes les productions naturelles et de toutes les industries humaines. Ce que l'enfant n'apprenait autrefois qu'en vivant et par l'usage lui était ainsi artificiellement enseigné; il avait sous la main la création entière par cases numérotées. On lui montrait un échantillon de l'Océan dans une carafe, la chute du Niagara dans un fragment de rocher, les mines d'or de l'Amérique du Sud au fond d'un cornet de sable jaunâtre. Il étudiait l'agriculture dans une armoire vitrée, les différentes industries sur les rayons d'un casier, et les machines d'après de petits modèles exposés sous des cloches à fromage. Le monde entier avait été réduit, pour sa commodité, à une trousse d'échantillons; il l'apprenait en jouant au petit ménage, et sans en connaître les réalités.

Tels étaient les principes d'instruction adoptés par l'université de Sans-Pair; quant à l'éducation, elle reposait sur une idée encore plus ingénieuse.

Son unique but étant de préparer des citoyens honorables, c'est-à-dire habiles à s'enrichir, on lui avait sagement donné pour unique base le dévouement à soi-même. Chaque enfant s'accoutumait de bonne heure à tenir un compte de profits et pertes pour chacune de ses actions. Il calculait tous les soirs ce que lui avait rapporté sa conduite de la journée: c'était ce qu'on appelait l'examen de conscience. Il y avait un tarif gradué pour les mérites et pour les fautes: tant à la patience, tant à l'amabilité, tant au bon caractère! Les vertus se résumaient en rentes ou en priviléges, pourvu que ce fussent des vertus comprises dans le programme: car l'université des Intérêts-Unis montrait, à cet égard, une sage prudence: elle n'encourageait que les qualités qui pouvaient tourner un jour au profit de leur possesseur. Les vertus coûteuses étaient traitées comme des vices.

Or, pour mieux encourager les enfants à s'enrichir; on les initiait de bonne heure au culte du confort, on leur en faisait une habitude, on les trempait dans ce fleuve des jouissances matérielles qui rend les consciences plus souples. Leur collége était un palais, pour lequel l'industrie avait épuisé ses merveilles. Il y avait des manéges, des billards, un casino pour la lecture et une salle de spectacle adossée à la chapelle. On donnait à chaque élève un appartement complet et un tilbury, avec un groom pour les promenades.

M. Atout ayant voulu faire voir à Maurice un de ces logements de garçon, ils le trouvèrent occupé par un élève de sixième, déjà complètement initié à la vie d'étudiant.