Maurice remarqua que les maisons, construites en fer, pouvaient se démonter comme un meuble. Si le propriétaire changeait d'état, il n'avait qu'à s'adresser à la compagnie des déménagements, qui lui transportait son domicile dans le nouveau quartier qu'il devait habiter.

Les logements de garçon étaient encore plus simples: ils consistaient en une malle mécanique, dont on emportait la clef. Le soir venu, la malle se développait et formait une chambre à coucher, avec alcôve et cabinet de toilette. Quant à la cuisine, elle était devenue inutile depuis l'invention des fourneaux-caporal, qui permettaient à chaque fumeur de préparer trois plats à la chaleur de sa pipe, et des briquets autoclaves, cuisant un potage et deux biftecks au feu d'une allumette.

En repassant près du port, les deux époux y virent une île couverte de bosquets et de villas, qu'ils n'avaient point aperçue quelques instants auparavant. Ils apprirent de leur conducteur que c'était le grand village flottant, le Cosmopolite, qui arrivait de sa promenade autour du monde.

L'étendue de ce bateau-phénomène était de plusieurs kilomètres. Chaque passager y avait son cottage, avec parterre, basse-cour et jardin potager. Au milieu du village s'élevait l'église, et à l'une des extrémités la salle de concerts. Cent cinquante machines, de la force de quatre cents chevaux, mettaient en mouvement le Cosmopolite, qui fendait les flots avec la rapidité du Léviathan. Son voyage de circumnavigation durait huit jours. Il touchait à la Nouvelle-Guinée, franchissait le canal creusé dans l'isthme de Panama, traversait l'océan Atlantique, remontait jusqu'à la Méditerranée, entrait dans la mer Rouge par le détroit de Suez, et regagnait le point de départ à travers la mer des Indes.

Les passagers que la navigation fatiguait se faisaient débarquer au Caire, où ils prenaient le grand chemin de fer d'Asie, qui les conduisait jusqu'à Malaca en wagons-houses. Ces wagons-houses étaient des maisons roulantes, où l'on trouvait des chambres à coucher, un restaurant, des billards, un estaminet et des bains russes.

Près du Cosmopolite flottaient une foule d'autres bateaux, dont les différentes destinations se trouvaient indiquées par des affiches en banderoles. Les uns formaient des théâtres flottants, qui, traversant les mers et remontant les fleuves, portaient aux peuplades les plus reculées les bienfaits du vaudeville ou les enseignements de l'opéra-comique; d'autres, disposés en salles de bal, allaient apprendre aux cinq parties du monde les quadrilles des Musards sans-pairiens; les plus petits, enfin, consacrés à des dioramas, à des ménageries ou à des cabinets de lecture, jetaient successivement l'ancre dans toutes les criques de la terre habitée pour populariser les beautés de la nature, les bêtes savantes et les romans de M. César Robinet.

Un peu plus loin, nos promeneurs rencontrèrent le grand dock, où arrivaient les produits de toutes les mines connues. Un système de canaux souterrains, alimentés par les eaux des mines elles-mêmes, reliait celles-ci l'une à l'autre, et permettait aux exploitations de se prêter un secours mutuel. On voyait arriver dans le bassin de Sans-Pair, par mille voûtes sombres, des barques chargées des différents minéraux arrachés à la terre, et conduites par des hommes de toutes races et de tous costumes. Ici c'étaient les Chinois avec du plomb et de l'étain, là des Espagnols avec le mercure, plus loin les Siciliens transportant le soufre de leurs volcans, les Américains riches en or, les Anglais noirs de houille, les Africains chargés de bitume, et les peuples du Nord amenant le cuivre, le fer et le platine. La facilité et la fréquence des communications avaient ainsi mêlé toutes les nations, sans qu'une association fraternelle fût venue les confondre. Chacune avait perdu son caractère, et n'avait point adopté celui des autres. Ces physionomies effacées ressemblaient aux monnaies usées par le frottement, qui, bien que dépouillées de leur empreinte, restent différentes par le métal. A force de regarder le monde comme une grande route, chacun avait perdu le sentiment de la nationalité; on n'avait plus de ville, plus de foyer, partant plus de patrie! Les lieux n'étaient que des points d'appui, auxquels on abritait sa vie un instant, comme on accroche une montre au mur d'une hôtellerie.

Maurice commençait à communiquer ces réflexions à son conducteur, lorsqu'il fut interrompu par milady Ennui, qui se trouvait lasse et voulait rentrer. Ils remontèrent, en conséquence, dans la calèche volante, et regagnèrent l'hôtel de l'académicien.

Mais, quelque rapide qu'eût été le voyage, il avait suffi pour augmenter l'indisposition de madame Atout. A peine arrivée, elle déclara qu'elle se trouvait plus mal et voulait voir un médecin.

L'embarras était de savoir lequel, car les progrès des lumières avaient introduit la division de la main-d'œuvre jusque dans les sciences. Les médecins s'étaient partagé le corps humain, comme un héritage conservé jusqu'alors en indivis. Chacun avait eu son domaine, au delà duquel il ne prétendait rien. A l'un la tête, à l'autre l'estomac; à celui-ci le foie, à celui-là le cœur. Si plusieurs organes étaient attaqués à la fois, on prenait plusieurs médecins; s'ils l'étaient tous, on en prenait davantage. Chacun traitait de son côté son morceau de maladie, et le patient guérissait par fragments, s'il ne mourait tout d'une pièce.