Ici, les regards du philanthrope se détournèrent de nouveau, comme s'il eût voulu supputer ce que ce douloureux fardeau pourrait ajouter à celui du commissionnaire. L'académicien en profita pour lui offrir les consolations habituelles. Après lui avoir refait l'ode de Malherbe à Duperrier, avec plusieurs citations en langues mortes (ce qui a toujours une grande autorité près de ceux qui ne connaissent que les vivantes), il fit un relevé statistique de tous les maux auxquels les quatre défunts avaient échappé en trépassant, et arriva à la conclusion, que le seul à plaindre était leur héritier survivant.

M. Le Doux parut un peu consolé par cette démonstration de son malheur, et remercia M. Atout. Quels que fussent d'ailleurs ses chagrins, il espérait les adoucir par le noble exercice de la bienfaisance. Le genre humain lui tiendrait lieu de famille, il voulait s'adonner désormais tout entier à la propagation de la société Aide-toi! le ciel ne t'aidera pas.

Il rappela, à cette occasion, à l'académicien, qu'il avait promis de souscrire à l'œuvre, et le pria d'assister le lendemain à l'exhibition des pupilles de la société.

IX

Promenades de Sans-Pair embellies de légumes monstres.—Maison de placement matrimonial patentée du gouvernement (sans garantie).—Une pastorale arithmétique.—Un heureux monstre.—Mémoires philosophiques du roi Extra.

Tous deux étaient arrivés, en causant ainsi, à la porte d'un jardin public où les promeneurs se portaient en foule. Ils y entrèrent avec Maurice, afin de leur en faire admirer les plantations.

Celles-ci différaient complétement de tout ce que le jeune homme avait vu jusqu'alors. Pour les grandes avenues, le chou colossal tenait lieu de marronniers fleuris, et des quinconces de laitues arborescentes remplaçaient les bosquets d'acacias et de tilleuls parfumés. Quant aux fleurs, on y avait substitué des cultures de tabac, de riz et d'indigo.

M. Le Doux fit remarquer à Maurice cet heureux changement.

«Vous le voyez, dit-il, grâce aux efforts des économistes et des philanthropes, le monde a tellement changé de face que Dieu lui-même aurait peine à le reconnaître. Tout ce qui n'était pour la terre qu'une vaine parure a disparu: les légumineux perfectionnés et agrandis forment aujourd'hui la base de notre système forestier. A vos chênes ridicules, qui ne produisaient que des glands, on a substitué la betterave-monstre; à vos rosiers, dont le parfumeur seul tirait parti, le bois de réglisse et les radis améliorés. Tout s'est ainsi trouvé ramené aux besoins de l'homme, qui a réduit la création aux proportions de son estomac.»

Maurice ne répondit rien; son attention, d'abord absorbée par les plantations, venait de se tourner sur certaines femmes qui suivaient une allée d'artichauts gigantesques, à l'entrée de laquelle se lisait cette inscription: Avenue du Mariage.