Chaque promeneuse était enveloppée d'une écharpe portant son adresse et le chiffre de sa dot.

L'allée aboutissait à une vaste rotonde, incessamment assiégée par la foule. C'était la grande agence matrimoniale de Sans-Pair. On y trouvait toujours un assortiment complet de cœurs à placer, avec tous les renseignements désirables sur leur âge, leur caractère, leur fortune et la couleur de leurs cheveux. Les murs étaient couverts d'affiches servant aux annonces de l'établissement, et la plupart ornées de gravures explicatives, dont Maurice admira l'adresse ingénieuse.

La première sur laquelle ses regards s'arrêtèrent représentait un immense portefeuille gonflé de billets de banque montant à la somme de 3 millions; on lisait au-dessous ces seuls mots: Un Monsieur à marier.

Sur une autre affiche apparaissait une dame vue de dos, avec cette annonce:

Une Veuve qui a déjà fait le bonheur de cinq Maris désirerait faire celui d'un sixième. Elle lui apportera en dot de la tournure et un cœur tendre.—On pourra traiter par correspondance.—Affranchir.

Un peu plus loin se montraient quatre profils de femmes réunis par le cordon d'une bourse, et au-dessous:

Un Père de famille, qui se trouve à la tête de plusieurs Filles, désirerait s'en défaire pour cause de déménagement. Il y en a une brune, une blonde, une rousse et une mélangée. Chacune recevra, en se mariant, une somme de soixante mille francs.

Observation importante.—On n'acceptera que les prétendants qui auront été vaccinés trois fois.

Pendant que Maurice continuait à parcourir ces curieuses annonces, arriva une parente de M. Le Doux, qui venait d'arranger le mariage de son fils avec la fille d'un riche avocat de Sans-Pair. Elle montra les deux jeunes gens assis à l'écart et causant tout bas, dans un des bosquets les plus solitaires, tandis que les familles achevaient de discuter l'époque et les préparatifs de la noce. Le philanthrope et l'académicien furent appelés au conseil.

Quant à Maurice, ses regards une fois tournés vers les fiancés n'avaient pu s'en détacher. Il interprétait chaque geste, il expliquait chaque sourire; il les comprenait sans les entendre, et rien qu'en se rappelant!

C'est que lui aussi avait traversé ces heures enchantées qui précèdent la possession! Suaves épanchements dans lesquels la jeune fille, timide encore, mais sans honte, commence, en balbutiant, ce poëme charmant, toujours refait et toujours à refaire. Elle dit quand elle a douté! pourquoi elle a craint! comment elle a espéré! Puis, après les tourments ce sont les projets! Tout un avenir à inventer, à peupler de visions, de souffrances peut-être, mais supportées à deux; des dangers bravés de front, les mains enlacées et les cœurs confondus pour recevoir chaque coup! Ah! qui peut avoir connu ces premiers mirages de la jeunesse, et les oublier? Alors même qu'ils ont disparu, on tressaille en les entendant nommer, et, comme l'aveugle plongé dans la nuit, on veut voir encore par l'œil des autres!