La maison de détention de Sans-Pair, bâtie derrière le palais de justice, était composée de deux établissements distincts, et soumis à des systèmes contraires.
Le premier dans lequel M. Le Doux entra portait le nom de Logis des Trappistes, et la tristesse de son aspect justifiait complétement ce nom.
On n'y apercevait aucune fenêtre, tous les jours ayant été ménagés sur les cours intérieures. Le pavage de bois qui l'entourait assourdissait les moindres rumeurs, et l'enveloppait, pour ainsi dire, d'un silence sinistre. La porte d'entrée, elle-même, glissait sans bruit sur des rails polis, et les tapis épais des corridors éteignaient le retentissement des pas. Les murs étaient matelassés de manière à intercepter tous les sons, les portes garnies de triples nattes, et une inscription, qui reparaissait à chaque détour, avertissait les visiteurs de parler bas.
Le jour n'avait pas été moins ménagé que le bruit. Partout régnait une sorte de lueur crépusculaire qui agrandissait les formes et éteignait les contours. Enfin, l'air lui-même arrivait imperceptiblement sans rafale et sans murmure.
A mesure que Maurice avançait dans ces longs couloirs muets et sombres, il se sentait gagné par un malaise croissant. Cette atmosphère, que ne traversait aucun bruit, aucune lueur, l'oppressait: une atonie glacée coulait dans ses veines. Le jeune homme frissonna malgré lui!
«Ce calme fait peur, dit-il, on se croirait dans un sépulcre.
—Et cependant dix mille prisonniers vous entourent, fit observer M. Le Doux. Voyez plutôt!»
Il avait tiré un rideau, et Maurice se trouva au milieu d'une lanterne vitrée, formant le centre d'un immense cercle de loges qui renfermaient les condamnés. A voir ces lignes de cellules superposées, tournant comme une gigantesque spirale, et allant se perdre dans les combles de l'édifice, on eût dit l'enfer du Dante renversé. Seulement, pas de cris, aucun gémissement, nulle prière! un silence glacé planait sur cette étrange ruche de pierre. On voyait chaque prisonnier s'agiter sans bruit, dans son alvéole grillé, comme un mort que le galvanisme soulèverait dans sa tombe. Tous avaient le visage pâle, les mouvements inquiets, le regard hébété ou hagard. Muets et mornes, ils faisaient mouvoir les bras de machines dont ils ne connaissaient même pas l'action. Telle était la disposition des cellules que chaque prisonnier ne pouvait apercevoir celle qui l'entourait. Les gardiens échappaient également à ses yeux. Entouré d'une surveillance mystérieuse, il se savait toujours vu sans pouvoir jamais voir.
M. Le Doux expliqua à Maurice tous les avantages de ce système perfectionné de confinement solitaire.
«Par son moyen, dit-il, nous faisons fléchir les plus énergiques natures. Muré dans l'obscurité et le silence, le captif résiste d'abord, mais il se raidit en vain; l'ennui, comme une eau souterraine et croupissante, mine insensiblement sa volonté. Il sent ses muscles se détendre, son sang se refroidir. L'immobilité de ce qui l'environne finit par se communiquer à tout son être; il s'épouvante du vide qui s'est fait autour de lui; il regarde, et ne voit que les murs de sa prison; il appelle, et n'entend que sa propre voix! Quelques-uns ne peuvent résister à cette épreuve, et deviennent fous; mais c'est le petit nombre; la plupart s'assoupissent dans une espèce de torpeur. Sûrs que leurs moindres actions seront épiées, n'ayant plus la possession de leur propre pensée, ils y renoncent. Le règlement devient leur conscience, l'habitude se substitue au désir; ils oublient jusqu'à leur langue; ce ne sont plus que des animaux domestiques, obéissant d'instinct à la règle de la maison. On a effacé leurs souvenirs, éteint leurs passions, coupé au pied leurs espérances; il y a désormais table rase dans ces esprits; notre but est atteint. Devenus, grâce à nous, des idiots, il ne leur reste plus qu'à être instruits et moralisés!