—Hélas! je le vois, dit Maurice, vous avez fait pour les hommes ce que la châtelaine de Valence avait voulu faire pour son fils. La châtelaine de Valence était une sainte femme restée veuve avec un seul enfant pour lequel elle eût donné jusqu'à sa part de paradis. Mais l'enfant, dont le sang brûlait les veines, s'échappait souvent du château, où ne retentissaient que les cloches et les prières, afin de goûter aux joies de la vie. Insensiblement il prit tant de goût au mal que sa seule tristesse était de ne pouvoir assez pécher. Il connaissait les trois grands chars qui portent le genre humain aux abîmes: le premier conduit par l'orgueil, le second par l'impureté, le troisième par la paresse, et il avait successivement pris place dans chacun, sans jeter même un regard sur celui du repentir, qu'un attelage boiteux traînait bien loin en arrière!

«La sainte châtelaine, voyant la perte de son fils assurée, s'adressa avec larmes à l'archange saint Michel, patron spécial de sa famille, et lui demanda d'assurer le salut du jeune homme, fût-ce aux dépens de sa vie. L'archange, qui avait pitié des pleurs des mères depuis qu'il avait vu Marie au pied de la croix, se laissa toucher, descendit vers la sainte femme et lui dit:

«—Reprenez courage, votre fils peut encore être sauvé. Le Christ a compté ses jours, il ne lui en reste désormais que trois cents à passer sur la terre; faites qu'ils soient sans péché, toutes les anciennes fautes seront remises au coupable, et, à l'heure indiquée, je viendrai moi-même enlever son âme pour la conduire au ciel.»

«Cette révélation causa à la châtelaine une grande joie. Son fils pouvait encore aspirer au bonheur des élus! Cette pensée lui faisait accepter, presque sans chagrin, une mort prochaine; les espérances de la chrétienne consolaient les regrets de la mère!

«Mais, pour mériter cette récompense, il fallait que le pécheur fît trêve à ses offenses contre la loi de Dieu; et comment, hélas! l'obtenir? La châtelaine avait déjà inutilement employé les supplications, et les prières de l'Église n'avaient point été plus puissantes. Elle songea à un docteur arabe dont les charmes exerçaient, disait-on, une souveraine puissance sur toutes les volontés, et elle alla à sa demeure pour lui exposer son désir.

«Après l'avoir écoutée, le docteur se fit conduire vers son fils, encore plongé dans le sommeil, et il commença les conjurations puissantes qui devaient le délivrer de ses passions.

«D'abord, il toucha les flancs du dormeur, et la châtelaine en vit sortir une nuée de génies à l'air violent ou hardi: c'étaient la force, la colère, l'audace et avec elles le courage et l'adresse!

«L'Arabe toucha ensuite le front, duquel s'élança l'imagination, revêtue des couleurs de l'arc-en-ciel; le raisonnement, armé de l'épée à double tranchant; la mémoire, tenant à la main la chaîne d'or qui lie le présent au passé.

«Enfin, il toucha le cœur, qui s'entr'ouvrit aussitôt pour donner passage à la nuée des désirs enflammés, des amours changeants, des illusions aux ailes d'azur, troupe folle et charmante, qui s'enfuit avec un cri plaintif.

«Lorsque le jeune homme se réveilla peu après, il était complétement transformé! Toutes les idées que sa mère avait combattues, tous les goûts dont elle s'était affligée, avaient disparu; il n'avait plus de volonté que la sienne, plus de goûts que ceux qu'elle lui inspirait. Cet esprit était devenu semblable à la nacelle qui va où le flot l'emporte, où le vent pousse, où la main conduit. Sa mère disait de marcher, et il marchait; de prier, et il priait! Les tentations passaient en vain près de lui, il les regardait passer comme des inconnues auxquelles il ne doit ni un regard ni un salut!