Tout à côté se trouvait la salle de concerts, dans laquelle retentissaient les chansons d'argot, avec accompagnement de clarinettes et de vielles organisées. Puis venaient l'estaminet, dont les habitués fumaient le narguillé à bec d'ambre, étendus sur des divans de velours; le billard garni de queues à procédés, et la galerie de consommation, où l'on servait, d'heure en heure, aux condamnés, des sorbets, du vin chaud ou des punchs à la romaine.
Le soir il y avait spectacle, puis bal masqué sans gardes municipaux.
Ainsi que M. Le Doux l'avait annoncé, les visiteurs trouvèrent les Pantagruélistes à table. Ils dînaient, à trois services, de petits pieds et de primeurs, avec dessert, café et liqueurs fines.
«Vous le voyez, dit le philanthrope en souriant, le système de moralisation est ici tout contraire. Là-bas nous améliorons le coupable en lui ôtant le nécessaire, ici nous atteignons le même but en lui prodiguant le superflu. Chaque méthode a son avantage, et les résultats sont, des deux côtés, également satisfaisants. Chez les Trappistes, nous obtenons la soumission en atténuant l'homme; chez les Pantagruélistes, en le comblant. Celui-là perd l'énergie nécessaire pour échapper à la captivité, celui-ci y est retenu par le lien du plaisir. Il n'y a point encore d'exemple d'un Pantagruéliste qui ait essayé de fuir sa prison, et la plupart ne la quittent qu'en pleurant. Aussi a-t-on soin de compter à chaque libéré, pour adoucir ses regrets, une somme proportionnée au temps qu'il a passé en prison, de sorte que les grands bandits sortent d'ici électeurs et souvent éligibles. Quelques esprits chagrins ont blâmé cette générosité envers des condamnés; mais, ainsi que je l'ai fait observer dans mon dernier rapport, ces scélérats n'en sont pas moins nos semblables: Homo sum, et nihil humani a me alienum puto. Philanthropique maxime, que la Société humaine a écrite dans le cœur de tous ses membres et en tête de toutes ses circulaires. Ah! que n'est-elle comprise de tous! Homo sum! c'est-à-dire je pourrais être un voleur, un incendiaire, un assassin; nihil humani a me alienum puto: donc, je dois regarder comme des frères tous ceux qui assassinent, volent et incendient.
—Soit, dit Maurice; mais comment regardez-vous alors ceux qui édifient, travaillent et font vivre? Si indulgent pour les pauvres criminels, serez-vous impitoyable pour les pauvres honnêtes gens? La philanthropie s'occupe beaucoup de ceux qui ont succombé au mal; elle leur ouvre des asiles, elle leur fournit des ressources, elle leur offre des patronages; et ceux qui ont résisté aux tentations, ou qui les combattent, restent abandonnés! Pour obtenir votre protection, il faut le certificat d'un crime, comme il fallait autrefois un certificat de civisme. Ah! soyez bons pour les coupables: le Christ a pardonné à la femme adultère et relevé la Madeleine; mais pensez aussi un peu aux innocents! Faites que le devoir ne leur devienne pas trop difficile. Pour leur tendre la main, n'attendez pas qu'ils soient tombés; ne les exposez point à trouver que la société fait plus d'efforts et de sacrifices pour ses fils ingrats que pour ses fils pieux; ne tuez pas, enfin, tous les veaux gras au profit de l'enfant prodigue, et gardez-en quelques-uns pour ses frères, qui ne vous ont ni dépouillés ni flétris. Ce qui m'étonne, ce n'est pas que vos Pantagruélistes acceptent le bonheur que vous leur faites; mais que vos travailleurs se résignent à la misère où vous les laissez. Ah! pour accomplir le devoir si difficilement et avec si peu d'aide, il faut, quoi qu'on en dise, que le bien ait aussi sa saveur. Combien de malheureux peuvent envier le pain quotidien, l'habit de drap, la salle chauffée du bagne, et s'acharnent pourtant à leur douloureuse probité?
—Vos souhaits ont été prévus, dit M. Le Doux, notre bienfaisante tutelle s'est également étendue sur le travailleur. Puisque nous sommes en cours d'études philanthropiques, je veux vous montrer la colonie industrielle de notre vice-président, l'honorable Isaac Banqman. Ce n'est point seulement un grand capitaliste et un homme politique influent, la république n'a pas de membre plus zélé pour le perfectionnement des machines et des classes laborieuses. Nous allons prendre le chemin de fer du quartier, qui nous conduira, en trois secondes, à la porte de son établissement.
XII
Usine de M. Isaac Banqman; supériorité des machines sur les hommes.—Souvenirs de Maurice; le soldat Mathias.—Pupilles de la Société humaine; hommes perfectionnés d'après la méthode anglaise pour les croisements.—Une femme dépravée par les instincts de maternité et de dévouement.
L'usine d'Isaac Banqman occupait le revers d'une montagne percée en tous sens de voûtes souterraines où mugissaient les locomotives et que traversaient sans cesse les wagons rapides. Cent cheminées vomissaient des torrents de fumée qui se réunissaient plus haut, se condensaient, et formaient, au-dessus de la colline, une sorte de dôme flottant. Des roues immenses tournaient lentement à la hauteur des toits, tandis que des retentissements sourds et réguliers ébranlaient la montagne.
Tout ce bruit, tous ces mouvements et toute cette fumée étaient employés à la confection de moules de bouton! C'était là la spécialité à laquelle M. Banqman devait sa fortune et son importance politique.