A la vérité, le célèbre industriel avait apporté à cette fabrication des perfectionnements qui ne pouvaient manquer d'en rehausser l'importance. D'abord, il avait ruiné tous les fabricants moins riches qui s'étaient hasardés à soutenir la concurrence; ensuite, une fois seul, il avait augmenté de cinquante pour cent le prix de vente de ses produits; enfin, grâce à son influence politique, il venait d'obtenir du ministre une ordonnance qui obligeait tous les fonctionnaires publics à ajouter trois boutons à leurs caleçons.
Il avait, du reste, mérité cette faveur en annonçant qu'il fournirait gratuitement aux hôpitaux de Sans-Pair tous les moules de bouton dont pourraient avoir besoin les malades, les morts ou les enfants au maillot.
Il s'était, de plus, décidé à établir dans son usine même cette colonie de travailleurs dont M. Philadelphe Le Doux avait parlé à Marthe et à Maurice.
En arrivant à la fabrique, le philanthrope fit avertir l'honorable M. Banqman, qui se trouvait alors dans son cabinet, occupé à regarder des poissons rouges dans un bocal.
M. Banqman continua son intéressant examen tout le temps qu'un homme important doit faire attendre pour paraître occupé. Il ne descendit qu'au bout d'une demi-heure, et s'excusa sur les innombrables affaires qui l'accablaient. Le Gouvernement avait recours à lui pour toutes les questions difficiles; il était victime de sa réputation d'homme pratique. On avait compris le danger de consulter des théoriciens, des penseurs; on ne voulait plus écouter que ceux qui avaient étudié, comme lui, les grands principes d'économie politique en fabriquant des moules de bouton. Aussi n'avait-il plus un seul instant; tout son temps appartenait à l'État et à l'humanité!
M. Le Doux l'arrêta à ce mot, pour lui faire connaître le but de leur visite. M. Banqman, flatté, déclara qu'il était prêt à leur montrer la colonie modèle, dont l'organisation généralisée devait un jour réaliser l'âge d'or pour tout le monde.
Il leur fit, en conséquence, traverser l'usine, dont il leur expliqua, en passant, les différents travaux exécutés par des machines de toutes grandeurs et de toutes formes.
On voyait leurs immenses bras s'avancer lentement et soulever les fardeaux, leurs engrenages saisir les objets comme des doigts gigantesques, leurs mille roues tourner, courir, se croiser! A regarder la précision de chacun de ces mouvements, à entendre ces murmures haletants de la vapeur et de la flamme, on eût dit que l'art infernal d'un magicien avait soufflé une âme dans ces squelettes d'acier. Ils ne ressemblaient plus à des assemblages de matière, mais à je ne sais quels monstres aveugles, travaillant avec de sourds rugissements. De loin en loin, quelques hommes noircis apparaissaient au milieu des tourbillons de fumée: c'étaient les cornacs de ces mammouths de cuivre et d'acier, les valets chargés d'apporter leur nourriture d'eau et de feu, d'étancher la sueur de leur corps, de le frotter d'huile, comme autrefois celui des athlètes, de diriger leurs forces brutales, au risque de périr, tôt ou tard, broyés sous un de leurs efforts, ou dévorés par la flamme de leur haleine! Maurice suivait d'un regard attristé ces victimes de la mécanique perfectionnée. Il comparait instinctivement ces merveilleuses machines dont il voyait les membres polis, luisants, bien nourris, à ces hommes flétris et hagards qui s'agitaient à l'entour. En entendant le concert terrible de vapeur sifflante, de fer froissé contre le fer, de grondements de flammes, de bouillonnements d'onde, de vents attisant la fournaise comme un orage, il se sentait saisi d'une sorte de terreur. Il cherchait en vain la vie au milieu de cette tempête de la matière en travail; il en entendait bien le bruit, il en voyait bien le mouvement, mais tout cela était comme une imitation artificielle; cette activité n'avait point d'élans contagieux. Loin qu'elle excitât, vous vous sentiez devant elle saisi de torpeur. Le mouvement uniforme de ces machines ne vous parlait pas; il n'y avait rien de commun entre elles et vous; c'étaient des monstres aveugles et sourds, dont la force vous épouvantait.
Maurice se rappela alors, tout à coup, la petite fabrique placée autrefois près de la maison de son oncle; le bruit des métiers conduits par des mains d'enfants ou de jeunes filles, les rires prolongés qui couvraient le croassement des navettes; les chansons qui couraient d'un banc à l'autre, les joyeuses malices et les confidences faites tout bas! Il se rappela surtout Mathias, le vieux soldat!—doux et joyeux souvenir, qui faisait revivre pour lui les impressions de son adolescence!
Mathias s'était promené quinze ans à travers l'Europe, souffrant la faim, vivant dans la mitraille, conquérant chaque matin à la baïonnette la place où il dormait le soir; et tout cela, Mathias l'avait fait pour un mot qu'il n'était pas bien sûr de comprendre, mais qu'il sentait: la France! Il l'avait fait jusqu'au jour où son pays, vaincu par le nombre, avait dû accepter la paix; et ce jour-là Mathias, le cœur gonflé de douleur et de colère, avait détaché, avec une larme, la cocarde qui le condamnait depuis quinze ans à combattre et à souffrir!