Rentré en France, il se rappela une sœur, seule parente qui lui restât, et prit la route du village qu'elle habitait.
Là, il apprit que sa sœur était morte, laissant un garçon et une fille que le fermier voisin avait recueillis par charité.
Mais la charité, sans cœur, est un prêt à usure; il n'enrichit que celui qui donne. Quand Mathias arriva à la ferme, il trouva, sur le seuil, les deux orphelins qui se disputaient un morceau de pain, tandis que le paysan s'indignait de leur débat et criait:
«Ces enfants ne peuvent se souffrir!
—Dites qu'ils ne peuvent souffrir la faim», répliqua Mathias.
Et, prenant par la main les deux affamés, il les emmena.
La charge était lourde pour le vieux soldat, mais il ne s'en effraya point. Il se rappelait la maxime de son lieutenant, que pour faire la plus longue route il suffisait de remettre sans cesse un pied devant l'autre, et il l'avait appliquée à toutes les choses de la vie.
Arrivé à Paris avec les enfants, il les nourrit de son travail, jusqu'au moment où ils purent s'atteler avec lui à cette roue qui broyait le pain de chaque journée. Mathias les avait placés tous deux dans la même fabrique. A l'heure où les métiers s'arrêtaient, on ne manquait jamais de le voir arriver, portant à la main le panier couvert qui renfermait leur repas. En l'apercevant, les petits garçons se plaçaient au port d'armes et battaient la charge, tandis que les jeunes filles répétaient en souriant:
«C'est le père Mathias! bonjour, monsieur Mathias!»
Car jeunes filles et jeunes garçons aiment également ces vieux lions qui ne rugissent que contre les forts.