—Quoi! demanda Maurice, cette jeune femme, dont le regard est si fier et si caressant?
—Rien ne peut la dompter, reprit le fabricant; elle prétend que nous lui avons ôté le repos en la déchargeant des soins pénibles qu'exigeait son enfant, et que nous l'avons dépouillée de ses plus douces joies en ne lui laissant aucune des charges du ménage!»
Maurice tourna les yeux vers la jeune femme.
«La voix de Dieu n'est donc pas étouffée dans tous ces cœurs? pensa-t-il; il en est encore qui ont conservé l'instinct des grandes lois! Oui, résiste toujours, courageuse femme, contre la tranquillité et l'aisance qu'on t'a faites, car tu les payes de tes plus saintes jouissances. Ne peuvent-ils donc comprendre que ces veilles et ces soins de la mère, ces labeurs et ces économies de l'épouse, sont les plus précieux anneaux dont se forme la chaîne domestique? Ne regardent-ils donc l'union de l'homme et de la femme que comme une association commerciale, dont le premier but est le gain? Le fonds social, ici, ne se compose point seulement d'argent, mais de patience, de bonne volonté, d'affection; c'est là surtout le capital qu'il faut accroître, pour que l'association prospère. Ah! laissez à la femme son utilité de chaque instant, pour que l'homme la sente à chaque instant plus précieuse! Laissez-la faire le travail même qu'un étranger ferait mieux, afin d'obtenir le salaire sans lequel elle ne saurait vivre, la reconnaissance de ceux qu'elle aime! Pourquoi vouloir régénérer le pauvre en l'affranchissant des devoirs de famille? Ne sentez-vous pas que ces devoirs sont la source d'où découle tout bien? Loin de les amoindrir, rendez-les plus saints à ses yeux, en lui facilitant leur accomplissement; ne vous substituez pas à sa conscience, mais éclairez-la; n'achetez pas, enfin, ces âmes à fonds perdus, mais donnez-leur au contraire plus de volonté, plus de vie! Le peuple n'est point un prodigue qu'il faut interdire, c'est un enfant qu'il faut diriger et aider à grandir!»
Banqman et Le Doux continuèrent leur explication en montrant aux deux visiteurs la maison de retraite des travailleurs, où l'on utilisait les restes de leur force jusqu'au moment de l'agonie, et l'amphithéâtre, où leurs corps étaient livrés au scalpel des élèves-médecins pour un prix convenu: car, les pères ne s'étant point occupés du berceau des enfants, les enfants ne s'occupaient point de leurs tombes!
Mais Maurice regardait sans voir, écoutait sans entendre! Une sourde tristesse s'était glissée dans son cœur, et il rentra chez M. Atout découragé.
Marthe, de son côté, avait aperçu de plus près que le jour précédent la sécheresse et les misères de la vie domestique; quand Maurice lui eut raconté ce qu'il avait vu, elle se jeta dans ses bras les yeux mouillés de larmes.
«Ah! qu'avons-nous fait? s'écria-t-elle. Dans le monde où nous vivions, tous n'avaient point encore abandonné le Dieu des âmes pour le veau d'or; les chaînes de la famille n'étaient point partout brisées; les inspirations du cœur n'étaient pas complétement éteintes; quoique riant du mal, on connaissait encore le bien; mais ici, Maurice, tout est perdu sans retour!
—Pourquoi cela? demanda le jeune homme, qui eût voulu douter.
—Hélas! répliqua Marthe, parce qu'on ne sait plus aimer.»