«La semaine, disait-il, est un caisson de vivres traîné par sept chevaux: si vous en détachez un, le caisson marchera encore; deux, il n'avancera que difficilement; trois, il demeurera dans l'ornière et laissera l'armée sans pain.»

Les enfants écoutaient religieusement les leçons du vieux soldat et les retenaient. Pendant trois années Maurice les avait vus revenir tous les jours à la même place, aussi soumis, aussi joyeux! Mathias était leur expérience, et ils étaient l'avenir de Mathias. Tandis que l'âge courbait son épaule et dépouillait son front, les deux enfants grandissaient à ses côtés, jeunes et vivants, comme des rejetons vigoureux jaillissant d'un tronc à demi desséché.

Souvent aussi les autres enfants de la fabrique venaient s'asseoir autour du soldat, en lui demandant de raconter une de ses batailles, et ils assistaient alors aux leçons du vieillard, qui, avant de quitter la terre, leur laissait ainsi les semences de son âme! Perpétuelle école ouverte pour le peuple près du foyer ou sur les seuils, et dans laquelle celui qui s'en allait initiait doucement ceux qui venaient d'arriver à cette vie de courage, de patience et de sacrifice.

Hélas! Maurice cherchait vainement quelque chose qui pût lui rappeler la petite fabrique d'autrefois. Ici plus de masures sombres, plus de métiers imparfaits; mais aussi plus de rires, ni de chants! Il s'efforçait en vain de découvrir un père Mathias, une Georgette, un Julien!… Il n'apercevait que des machines parfaites et des ouvriers abrutis!

Après avoir tout montré et tout expliqué à ses hôtes, M. Banqman arriva enfin, avec eux, au quartier des pupilles de la Société humaine.

C'était une série de loges, dont chacune renfermait un ménage, sans enfants: car ceux-ci étaient séparés de leurs parents dès la naissance, et élevés à forfait. Ainsi dégagée des soins de mère, la femme l'était également des soins d'épouse. Elle n'avait à préparer ni la nourriture, ni les vêtements, ni le logis: tout cela se faisait à l'entreprise. Elle n'était point non plus chargée d'épargner les gains du mari: il y avait un économe qui réglait les dépenses et les salaires; de veiller à sa santé: il y avait un médecin qui faisait chaque matin sa visite; d'entretenir en lui les bonnes pensées: il y avait un aumônier qui prêchait toutes les semaines! De son côté, le mari était exempté de prévoyance, de protection, de courage.

«De cette manière, dit M. Banqman, le travailleur reste sous notre tutelle, bien logé, bien nourri, bien vêtu, forcé d'être sage, et recevant le bonheur tout fait. Non-seulement nous réglons ses actions, mais nous arrangeons son avenir, nous l'approprions de longue main à ce qu'il doit faire. Les Anglais avaient autrefois perfectionné les animaux domestiques, dans le sens de leur destination; nous avons appliqué ce système à la race humaine, en la perfectionnant. Des croisements bien entendus nous ont produit une race de forgerons dont la force s'est concentrée dans les bras, une race de porteurs qui n'ont de développés que leurs reins, une race de coureurs auxquels les jambes seules ont grandi, une race de crieurs publics uniquement formés de bouche et de poumons; vous pouvez voir dans ces loges des échantillons de ces différentes espèces de prolétaires, auxquels nous avons donné le nom de métis industriels.

—Et l'on n'a pas apporté moins de soins à leur instruction, ajouta M. Le Doux, qui se fatiguait d'écouter des explications au lieu d'en donner. Nous avons écarté de l'enseignement populaire tout ce qui n'avait point d'application pratique et immédiate. Autrefois on perdait un temps précieux à lire l'histoire des grandes actions, à apprendre des vers qui remuaient le cœur, à répéter des maximes de morale et de religion; nous avons substitué à tout cela l'arithmétique et le code! Tous les pupilles apprennent à lire et à écrire, mais seulement pour lire les prix courants et écrire les mémoires de frais.

—Et ils se soumettent patiemment à ce régime? demanda Maurice.

—Quelques natures dépravées résistent seules à notre paternelle direction, répliqua Banqman; vous en avez là devant vous un exemple.