Puis, passant devant le médecin et ses deux compagnons, il les invita brusquement à le suivre.
Le contact perpétuel de ses malades était insensiblement devenu contagieux pour le docteur Manomane. Il prétendait que la société avait enfermé certains fous pour faire croire au bon sens de ceux qu'elle laissait libres, mais qu'en réalité le monde ne se trouvait peuplé que d'aliénés à différents degrés. Les plus sages étaient au moins des candidats à la folie. Il développa ses principes à cet égard en énumérant tous les signes auxquels on reconnaissait l'aberration. Pensez-vous à une chose plus souvent qu'à toute autre: folie! Préférez-vous quelqu'un à vous-même: plus grande folie! Vous réjouissez-vous d'une espérance incertaine: comble de la folie!…
Manomane compta ainsi, sous forme de litanie, six cent trente-trois variétés différentes des maladies mentales, comprenant tous les élans de la pensée et tous les mouvements du cœur. Il montrait en même temps à ses trois compagnons des exemples de ces différentes aliénations, classées par ordre comme les familles de plantes d'un herbier.
Dans cette espèce d'exhibition, Maurice s'arrêta devant un homme à l'air calme et souriant.
«Celui-ci, dit le docteur, a été un de nos plus riches commerçants. Malheureusement, tout le monde le croyait dans la plénitude de sa raison, lorsqu'un ancien associé ruiné par son père lui intenta un procès en restitution. Les juges décidèrent en faveur de notre millionnaire; mais lui-même, éclairé par les débats, refusa les bénéfices de l'arrêt et voulut se dépouiller en faveur de son adversaire. Il a fallu, pour empêcher la restitution, le faire interdire et l'enfermer.
Quant au vieillard qui écrit là-bas, nous ne le connaissons que sous le nom de Père des hommes. Il travaille depuis cinquante ans à un système social d'après lequel chacun serait ici-bas rétribué selon ses œuvres. Il prétend que Dieu a donné à toutes les créatures humaines un droit égal au bonheur, et que dans une société chrétienne la misère ne devrait pas être le résultat du hasard, mais la punition du vice. Chaque soir et chaque matin il se met à genoux et répète les mains jointes cette seule prière:
«Notre Père, qui êtes aux cieux, que votre règne nous arrive, et que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel.»
L'autorité a jugé une pareille folie dangereuse et me l'a envoyé.»
Ils étaient arrivés devant un jeune homme à physionomie pensive et hardie.
«Vous voyez, dit Manomane, un voyageur sans but. Tandis que d'autres parcourent les pays civilisés dans l'intérêt de leurs recherches ou de leur industrie, lui n'aspire qu'aux routes perdues, aux régions ignorées! Trois fois il s'est enfoncé dans les immenses régions du vieux continent sans autre motif que de visiter des peuples en décadence, de traverser des fleuves oubliés, de dormir sur des ruines sans nom! Demandez-lui ce qu'il voulait, il vous répondra: Voir! Vous l'interrogeriez en vain sur la statistique naturelle ou la base géologique des pays qu'il a parcourus: le malheureux n'a recueilli dans ses voyages ni le plus petit fragment de roche, ni le moindre scarabée; il n'en a rapporté que des jugements et des impressions. Aussi, dès son retour, sa famille l'a-t-elle fait enfermer. Et nous le traitons depuis trois mois par les douches et les saignées.