Vous pouvez, du reste, l'entretenir; il n'est point méchant, et il communique volontiers ses observations.»

Maurice profita de la permission pour s'approcher de Pérégrinus et l'interroger sur ce qu'il avait vu. Le jeune voyageur, qui avait parcouru en détail les vieux continents, lui fit une esquisse rapide de l'état du monde en l'an trois mille. Il lui apprit que l'Afrique, initiée au progrès, avait enfin adopté les habitudes civilisées. Le gouvernement constitutionnel venait d'être établi en Guinée; le roi de Congo préparait une constitution à ses peuples; les Hottentots avaient formé la république du Capricorne, et l'Afrique centrale était dirigée par un président électif. Pérégrinus vanta surtout à Maurice l'École polytechnique de Tambouctou et le Conservatoire de musique du grand désert. Quant à la Sénégambie, elle n'était célèbre que par son commerce de préparations médicales, et fournissait des droguistes au monde entier.

L'Asie, au contraire, était retombée dans une torpeur chaque jour plus profonde; Pérégrinus l'avait parcourue dans toutes les directions sans pouvoir y retrouver aucune trace de son antique splendeur. L'Indoustan était habité par un peuple de bateleurs qui ne connaissait d'autre industrie que d'avaler des épées et de faire danser des serpents sur la queue; la Perse se trouvait partagée entre deux sectes, qui s'égorgeaient pour savoir si l'on était plus agréable à Dieu en se fourrant une graine de tamarin dans la narine gauche ou dans la narine droite; l'empire chinois, endormi par l'opium, n'offrait plus qu'un peuple de somnambules abrutis.

Restait l'Europe, dont la transformation intéressait principalement Maurice et sa compagne. Pérégrinus y avait longtemps séjourné, et put leur en parler avec détail.

Là, les changements étaient encore plus profonds, car la vitalité ardente des populations avait dû précipiter leur élan sur la pente choisie par chacune. Ailleurs, les races s'étaient laissées glisser nonchalamment vers le but inévitable; mais, en Europe, chacune avait enfourché sa folie comme un coursier infernal, et l'avait excité de la voix et de l'éperon. A les voir ainsi passionnées à leur perte, et y volant au galop de leurs mauvais instincts, on eût dit ces barbares d'Alaric, qui, frappés de vertige au moment de la défaite, lançaient leurs chars au milieu des vainqueurs, qu'ils croyaient fuir, et volaient à la mort de toute la vitesse de leurs quadriges. Pérégrinus avait vu la Russie avortée dans sa civilisation hâtive: géant élevé à la brochette par des empereurs de génie, qui avaient en vain espéré en faire une nation. Dépouillée de sa personnalité sans avoir la volonté nécessaire pour s'en créer une autre, ni assez policée ni assez barbare, elle avait épuisé les efforts de cinquante czars, reflétant toujours les civilisations voisines, et rentrant dans l'obscurité à mesure que leur soleil descendait à l'horizon.

L'Allemagne n'avait guère été plus heureuse. Philosophant entre sa pipe et son verre, elle avait discuté un siècle sur l'étymologie du mot liberté, un siècle sur son essence, un siècle sur son étendue, un siècle sur son résultat! Arrivée là, ses rois lui avaient donné une constitution qui permettait de tout penser, pourvu qu'on se gardât de le dire; de tout sentir, à la condition de n'en rien laisser voir; et de tout désirer, à charge de ne rien faire pour l'obtenir. L'Allemagne, ravie, avait allumé sa pipe, rempli son verre, et s'était remise à chanter patriotiquement, en montrant le poing à la France:

Non, vous ne l'aurez pas notre Rhin allemand!

Par le fait, celle-ci ne songeait guère à le lui réclamer. A force de gouvernements à bon marché, d'électeurs probes et de tentes enlevées à l'empereur de Maroc, elle en était arrivée à la banqueroute publique, suivie des banqueroutes privées. Ramenée à la féodalité par l'omnipotence des banquiers, successivement chassée de toutes les mers que visitait autrefois son commerce, sans autre encouragement pour son agriculture que les rapports des sociétés scientifiques et les appointements accordés aux directeurs des haras, elle avait pris le parti de se consoler par les vaudevilles et les bals masqués. Le peuple français, personnifié par les types de feu Chicard et de défunte Pomaré, exécutait, au milieu de ses plaines en friche, de ses ports déserts et de ses villes en ruines, une polka défendue par le préfet de police. Une portion de sa gloire avait pourtant survécu à la nation la plus spirituelle: elle fournissait toujours le monde de modistes et de cuisiniers.

La Belgique, devenue contrefactrice des publications imprimées dans les cinq parties du monde, avait fini par manquer de places pour emmagasiner ses in−18 et ses in−32. Il avait fallu s'en servir comme de moellons pour construire les villes, uniquement habitées par des papetiers, des compositeurs, des brocheurs et des satineurs, chacun vivant ainsi comme le rat dans son fromage; mais une étincelle avait un jour enflammé ces montagnes de papier imprimé, et la Belgique avait été dévorée avec son petit peuple. Lorsque Pérégrinus y passa, on en cherchait les restes dans la cendre.

A la même époque, la Suisse venait d'être achetée par une compagnie, qui l'avait enfermée d'une muraille renouvelée des fortifications de Paris, et qui exploitait ses paysages, ses cascades et ses glaciers. Un bureau de péage était établi devant chaque beauté naturelle, et l'on ne pouvait admirer la chute du Rhin qu'en prenant un billet et en déposant son parapluie. Ce parc gigantesque avait douze portes monumentales, sur le fronton desquelles la compagnie avait fait graver l'antique axiome: Point d'argent, point de Suisse!