L'Italie était également devenue une propriété particulière, mais interdite au public. Les États du pape avaient été achetés par un banquier juif, qui s'était ensuite arrondi en expropriant le roi de Naples, l'empereur d'Autriche et le duc de Toscane. Il avait fait relever les monuments publics, revernir les tableaux et restaurer les statues; mais le peuple était resté nu et affamé.
Pour la Turquie, c'était autre chose! Longtemps tiraillée par toutes les puissances de l'Europe, comme un vieil habit de pourpre dont chacun veut un morceau, elle était demeurée les jambes croisées et laissant faire. A chaque province enlevée, elle répétait: Dieu est grand! et prenait un sorbet; jusqu'au jour où les corbeaux qui la mangeaient par lambeaux se retournèrent l'un contre l'autre et se mirent à se battre pour savoir qui aurait la meilleure part. Après une guerre dans laquelle périrent deux ou trois millions d'hommes, tout le monde finit par accepter ce que tout le monde avait refusé. On convint de partager la proie à l'amiable; mais, quand chacun vint pour prendre possession du lot qui devait lui appartenir, on ne trouva plus rien. Tandis que l'on se disputait à qui l'aurait, la nation turque s'était laissée mourir tout doucement, et, là où ses envahisseurs espéraient un morceau de peuple, ils ne trouvèrent que des plaines désertes, dans lesquelles dormaient quelques vieux dromadaires ennuyés.
L'Angleterre songeait pourtant à tirer parti de ces derniers, ne fût-ce qu'en les tuant pour vendre leurs peaux, lorsqu'une révolution arrêta subitement le cours de ses usurpations triomphantes. Jusqu'alors une aristocratie chaudement vêtue de laine fine, nourrie de rosbif et de xérès, et également instruite dans la science du gouvernement et du boxing, avait tenu sous ses pieds la foule en haillons, atrophiée par l'air des fabriques, les pommes de terre et le gin. Elle avait laissé les dernières lueurs d'en haut s'éteindre dans ces âmes. Quand on l'avait avertie que celles-là aussi étaient les filles de Dieu, qu'il fallait leur faire place au soleil des hommes, et non les rejeter au rang des brutes, elle avait dit:
«A quoi bon? La brute travaille avec plus de patience!»
Mais un jour cette patience s'était lassée, la douleur avait tenu lieu de courage, la brute s'était changée en bête féroce, et, se jetant contre ses maîtres, les avait égorgés.
Cette première violence accomplie, la colère des misérables avait passé sur l'Angleterre comme une trombe. Que pouvaient-ils conserver, eux qui n'avaient jamais rien possédé! La propriété était leur ennemie. Pendant vingt siècles ils lui avaient obéi. Hommes, ils avaient été les esclaves des choses; les choses furent brisées, anéanties! tout périt dans cette première furie de destruction. Palais cimentés avec leurs sueurs, fabriques où ils languissaient prisonniers, machines dont les mains d'acier leur avaient arraché bouchée à bouchée le pain de la famille, vaisseaux où les embarquait la violence et où les retenait la peur, ports, villes, arsenaux, monuments d'une gloire toujours payée avec leurs larmes ou avec leur sang! oh! que de cris de joie sur ces monceaux de débris et de cendre! Ces richesses, cette puissance, cette gloire, c'étaient autant d'anneaux de leur chaîne brisés par la vengeance. Avaient-ils donc un drapeau, eux qui n'avaient pas de droits? étaient-ils un peuple, eux qui n'étaient pas des hommes? Ils effaçaient le passé, parce qu'il ne leur rappelait que des souvenirs d'humiliations et de souffrances; et, quand tout fut à terre, ils dansèrent autour des ruines, comme le sauvage délivré autour du poteau où il a subi ses longues tortures.
Mais, à la place de cet édifice détruit, leurs mains inhabiles ne pouvaient rien élever; les rois de l'Angleterre, en tombant, avaient laissé briser sa couronne; le vainqueur grossier ne chercha même point à en réunir les débris. Il laissa croître la ronce sur la route déserte; les glaïeuls sur les canaux infréquentés; les houx et les aubépines dans les sillons, devenus stériles. La révolution n'avait point été une réforme, mais seulement une délivrance; après avoir brisé son licou, la bête de somme était retournée aux forêts. Lorsque Pérégrinus vit les trois royaumes, cette transformation était déjà accomplie. A la place de la race énergique, tenace et hautaine dont le génie avait enchaîné les deux continents dans le sillage de ses vaisseaux, il n'avait plus trouvé qu'un peuple sauvage, vivant de piraterie, toujours en guerre, et mangeant ses prisonniers à défaut du rosbif de la vieille Angleterre… Quelques faibles restes de l'aristocratie proscrite se cachaient encore dans les montagnes, toujours poursuivis par les descendants de John Bull, qui, à défaut de chamois, chassaient aux lords!
L'Espagne avait également passé par cette période de guerre d'affût; mais, grâce à la perfection apportée dans ce genre d'exercice, les partis s'étaient vite décimés et détruits. La mesta avait achevé l'œuvre commencée. A mesure que le nombre des Espagnols diminuait, celui des bêtes à laine allait croissant; et leurs immenses troupeaux, continuant à brouter les haies, les moissons, les prairies, avaient fini par faire du royaume un grand espace tondu où la nation ne se trouvait plus représentée que par des moutons.
Pendant que Maurice écoutait ces récits, Manomane avait continué sa visite avec Marthe, et tous deux étaient arrivés près d'une jeune femme assise sous un bosquet de cotonniers, dont les flocons soyeux flottaient au vent comme des fleurs épanouies. Vêtue d'un pagne aux couleurs effacées, et le buste à demi enveloppé par une écharpe bleu de ciel, elle se tenait penchée, effeuillant d'une main distraite une fleur cueillie à ses pieds. Une branche arrachée aux haies vives, et chargée de ses graines sauvages, était enroulée à ses cheveux noirs.
En entendant un bruit de pas, elle redressa vivement la tête, rougit à la vue des étrangers, et serra l'écharpe contre ses épaules.