Les hommes s'éloignèrent en continuant leur examen, tandis que la jeune fille et Marthe commençaient un de ces entretiens où les âmes, devenues subitement confiantes, s'élancent ensemble à travers la fantaisie, comme deux enfants qui se prennent par les mains et courent devant eux dans la campagne.

Rêveuse parla de sa mère, qu'elle avait à peine connue, et elle pleura; puis elle montra à Marthe les fleurs qu'elle cultivait, et elle poussa des cris de joie de les voir écloses. Elle raconta en soupirant ses tristesses, et en souriant ses joies. Les flots de ce cœur montaient et descendaient pareils à ceux de la mer, tantôt sombres comme un abîme, tantôt étincelants au plein soleil de l'espoir!

Marthe écoutait ravie, suivant tous les mouvements de cet esprit comme on suit les mouvements de l'enfant qui marche sans but; elle cherchait en vain la folie, et ne trouvait que les caprices d'une imagination flottante et jeune.

Cependant Rêveuse avouait cette folie, elle la sentait; elle ne pouvait en parler sans qu'on vît les larmes briller sous ses longs cils bruns; elle croisait les mains sur sa poitrine avec la résignation plaintive des enfants, et tous ses élans d'espérance s'arrêtaient brusquement devant ce cri:

«Je suis folle!

—Folle? répétait Marthe incrédule. Qui vous l'a dit? d'où le savez-vous? quelle en est la preuve?

—Hélas! ma vie entière! répondait Rêveuse. Jamais mes pensées n'ont été celles des autres; jamais je n'ai partagé leurs bonheurs ni leurs affections. Toute petite, je préférais la vue de ma mère à tous les plaisirs; je m'asseyais à ses pieds sans rien dire, assez heureuse de sentir contre mon épaule les plis de sa robe, et sur mon front son regard. Quand elle mourut, je voulus la rejoindre; je ne comprenais rien de la mort, sinon que c'était une séparation, et je ne voulais point vivre séparée de ma mère. Je m'échappai de la maison, je courus au cimetière, j'allai de tombe en tombe, épelant les noms, et, quand j'eus trouvé celui que je cherchais, je m'assis là en disant: «C'est moi, mère, ne me renvoie pas!»

Le jour se passa sans que je sentisse la faim. Je pleurais d'être seule; puis je cueillais de grandes herbes dont je formais des bouquets pour ma mère. La nuit vint, je fis ma prière, je criai bonsoir à la morte, et je m'endormis sur sa tombe.

Ce fut là que l'on me trouva le lendemain, et ceux qui me cherchaient durent m'emporter de force, dans leurs bras.

Quand j'arrivai à la maison, je me jetai à genoux en demandant qu'on me rendît ma mère; je refusais de manger; je voulais mourir pour qu'on me mît avec elle dans la fosse. Ce fut la première fois que j'entendis dire auprès de moi: