«Elle est folle!»

Le temps adoucit ma douleur sans l'éteindre. Je m'accoutumai à ne plus quitter les endroits que préférait celle que je ne pouvais oublier, à me servir de ce qui lui avait servi, à continuer ses goûts et ses habitudes. On s'était d'abord inquiété de ma persistance d'affection, on finit par la railler. Ces railleries m'y confirmèrent davantage. Seulement, j'évitai d'en parler, de la laisser voir, et je grandis toujours seule avec mon souvenir.

Cette solitude me donna le goût de la lecture; les livres sont les compagnons consolateurs et fidèles des isolés. J'ouvris mon désert aux créations des vieux romanciers et des vieux poëtes; je pris leurs héros pour amis, je m'attachai à leurs infortunes et à leurs triomphes comme à de vivantes réalités. On me trouvait dans des transports de joie, ou baignée de larmes, sans que je pusse en donner d'autre cause que le bonheur de la famille Primerose ou la mort de Marguerite. Je ne vivais plus avec les vivants, mais avec les fantômes. Eux seuls avaient mes admirations, mes amours, ma haine. Je ne savais point quels étaient nos voisins, et je connaissais familièrement Childe Harold, Jocelyn, Faust. Leurs noms venaient sans cesse malgré moi sur mes lèvres, et ceux qui m'entouraient, pris d'une pitié méprisante, répétaient plus haut:

«Elle est folle!»

Mais cette folie, hélas! devait encore grandir! A force de fréquenter les charmantes visions des poëtes, j'y pris insensiblement une place: mes désirs s'exaltèrent sous leurs inspirations. Accoutumée à un breuvage enivrant, je repoussai la vie vulgaire comme une boisson sans saveur. Je dressai à l'amour, dans mon cœur, un temple mystérieux où ne pouvaient entrer que les plus nobles et les plus charmantes fantaisies; je me créai un idéal dont je jurai d'attendre le modèle.

Ma famille m'annonça en vain que l'heure du mariage était venue, que de riches fiancés se présentaient: le seul fiancé que je voulusse accepter était choisi depuis longtemps; mais ce n'était qu'une image! Je ressemblais à ces héros de contes de fées, qui meurent d'amour pour une princesse inconnue dont ils ont seulement vu le portrait. Je refusai d'abord sans donner de motifs; puis, comme on passait de la surprise au mécontentement, et du mécontentement aux reproches, je crus tout arrêter en révélant mon espoir. Il n'y eut qu'un seul cri:

«Elle est folle! elle est folle!»

Il fallait bien le croire, car nul ne me comprenait, nul ne sentait comme moi. J'acceptai l'arrêt porté, je me résignai à ne point trouver de place dans un monde fait pour d'autres esprits et d'autres cœurs; je me dis également à moi-même:

«Tu es folle!»

Et je me laissai conduire ici.