—Et vous y restez? s'écria Marthe, qui pressait les mains de Rêveuse dans les siennes avec une admiration attendrie.

—Jusqu'à ce que le docteur me fasse transporter comme incurable dans l'île des Réprouvés. Mais voici de nouveaux visiteurs. Leur curiosité m'humilie; je crains leurs questions; adieu, ne m'oubliez pas.»

Elle embrassa tendrement Marthe, et disparut sous les bosquets comme une biche effrayée.

La jeune femme rejoignit ses compagnons, dont Manomane venait de prendre congé, et tous trois s'acheminèrent vers l'Observatoire, où les attendait M. Atout.

Ils visitèrent, en passant, le Muséum, où ils aperçurent, parmi les échantillons de races perdues, les animaux domestiques que recommandait seulement leur attachement, et les bêtes fauves qui n'avaient reçu en don que leur beauté. L'utilité bien entendue avait éliminé du règne animal tout ce qui ne produisait pas un bénéfice appréciable et immédiat.

Encore les espèces conservées avaient-elles été perfectionnées par la méthode des croisements, de manière à changer de forme. Ce n'étaient plus des êtres soumis à une loi d'harmonie, mais des choses vivantes modifiées au profit de la boucherie. Les bœufs, destinés à l'engrais, avaient perdu leurs os; les vaches n'étaient plus que des alambics animés, transformant l'herbe en laitage; les porcs, des masses de chair qui grossissaient à vue d'œil comme des ballons! Tout cela était parfait, mais hideux. La création, revue et corrigée, avait cessé d'être un spectacle pour devenir un garde-manger; Dieu lui-même n'eût pu la reconnaître. La plupart des êtres créés par lui n'existaient d'ailleurs qu'à l'état scientifique; l'œuvre des sept jours avait été mise en flacon dans de l'esprit-de-vin et confiée à l'art des empailleurs.

Quant au jardin botanique cultivé près du Muséum, on y trouvait la collection complète de toutes les herbes, rangées par familles, avec de beaux écriteaux rouges qui leur donnaient des noms latins de peur qu'on ne pût les reconnaître. Il y avait également des serres où l'on cultivait les plantes des cinq parties du monde pour l'instruction et l'agrément du public, qui n'y entrait jamais. Nos visiteurs rencontrèrent heureusement M. Vertèbre, dont ils avaient fait la connaissance à bord de la Dorade, et qui leur fit ouvrir les portes, habituellement fermées. Il leur montra un semis de sapins du Nord sous cloche, des chênes en pots, et une bordure de peupliers de quinze centimètres de hauteur. C'étaient les spécimens des forêts vierges de l'ancien monde! Mais ils admirèrent, en revanche, des cerises de la grosseur d'un melon, et des ananas qu'il fallait scier au pied comme des arbres de haute futaie.

En quittant les serres, M. Vertèbre les conduisit aux cellules réservées de la ménagerie, où il leur montra des embryons de baleine, qu'il nourrissait, comme des poissons rouges, dans de grands bocaux; de petits phoques élevés par lui au biberon, et des ours blancs, à peine sortis de l'adolescence, qu'il espérait naturaliser dans le pays. Enfin, l'heure les pressant, ils prirent congé de l'honorable professeur de zoologie, qui les rappela pour leur annoncer le prochain accouchement d'un grand saurien des Antilles, et les engager à revenir voir les nouveau-nés.

XIV

Un cimetière à la mode.—Voitures établies en faveur des morts.—Bazar funéraire.—Système d'impôts.—Épitaphes-omnibus.—Un courtier mortuaire.