Au sortir du jardin des plantes, nos visiteurs furent arrêtés par une longue file de gens qui suivaient un corbillard. Blaguefort se trouvait parmi eux; il reconnut Maurice et se détacha du cortége pour le saluer. Le jeune homme demanda quel était le mort dont passait le convoi.
«Eh! parbleu! vous le connaissez, répliqua Blaguefort: c'est notre ancien compagnon de voyage, l'homme au racahout! En le faisant maigrir, les dégraisseurs-jurés ont réussi à constater son identité, mais il en est mort. C'est une perte qui sera très sensible à sa famille, et surtout à la compagnie, dont il était le prospectus vivant. J'y suis moi-même pour la façon d'un corset orthonasique dont il m'avait fait la commande, comme vous le savez.
—Ainsi, dit Maurice, l'erreur d'un gendarme aura coûté la vie à un homme, ruiné une famille et compromis de nombreux intérêts!…
—Sans que l'on ait droit de réclamer aucun dédommagement, acheva Blaguefort. Si un particulier accuse à tort, il est condamné comme calomniateur; s'il se trompe dans un jugement, s'il fait preuve de précipitation ou d'imprudence, il en demeure responsable. Mais la société a le privilége de l'erreur; si elle méconnaît un droit, si elle perd un honnête homme, si elle jette la mort et la désolation parmi des innocents, il lui suffit de dire: «Je me suis trompée.» Cela passe pour une réparation suffisante. C'est toujours l'histoire du loup qui trouve la grue trop heureuse de n'avoir point été dévorée:
Allez, vous êtes une ingrate:
Ne tombez jamais sous ma patte!»
Tout en parlant ainsi, Blaguefort s'était rapproché du convoi, et Maurice et Marthe, qui avaient pris congé du docteur Minimum, le suivirent machinalement.
Ils arrivèrent à l'enceinte funèbre, autour de laquelle s'étendait un bazar.
«Vous voyez le cimetière à la mode, leur dit Blaguefort; tous les gens qui savent vivre doivent se faire enterrer ici, sous peine de mauvais ton. A la vérité, rien n'a été négligé par les directeurs de cet établissement mortuaire pour lui conserver sa réputation. Ils ont compris qu'il fallait pleurer les morts de la manière la plus confortable pour les vivants; aussi le cimetière est-il desservi par trois lignes de voitures nommées les Plaintives. La veuve et l'orphelin n'ont qu'à tirer le cordon pour que le conducteur les arrête à la porte de leur défunt. Il y a, en outre, des cabinets particuliers pour les personnes qui désirent pleurer seules, et des marchands d'onguent pour les yeux rouges. Le bazar construit à côté du cimetière renferme tout ce qui peut servir aux trépassés et à leurs survivants, depuis les couronnes d'immortelles en raclure de baleine jusqu'aux chapons à la Marengo. On y trouve même des orateurs funèbres qui, moyennant un prix modéré, se chargent de faire l'éloge du mort, et de souhaiter que la terre lui soit légère! Celui qui parle dans ce moment, et que l'éloignement nous empêche d'entendre, est un des plus employés. Autrefois commissaire-priseur, il a apporté dans ses nouvelles fonctions toutes les ruses de son ancien métier. Selon l'argent qu'on lui donne, il fait monter ou descendre de trente pour cent les vertus des trépassés. Du reste, voici la cérémonie achevée, et nous n'avons plus qu'à prendre congé du frère du défunt qui a conduit le deuil.»
Ils voulurent approcher de ce dernier, qui venait de saluer les assistants et qui allait gagner une autre porte du cimetière, mais ils le trouvèrent déjà assailli par une multitude d'industriels qui venaient exploiter sa tendresse pour le défunt. Il y avait d'abord le marbrier, présentant des modèles réduits de monuments funèbres à tous prix et de toutes formes; le fossoyeur, qui sollicitait une gratification en tendant un chapeau sur lequel était écrit: Il est défendu de demander; le jardinier du cimetière, proposant de planter autour de la tombe des cyprès et des haricots d'Espagne; le portier, attendant le denier à Dieu que doit tout nouveau locataire; le buraliste des Plaintives, offrant un abonnement de cinquante cachets; enfin, les marchandes d'immortelles, d'anges en carton-pierre et de lampes funéraires en porcelaine, qui offraient leurs articles au prix de fabrique. Blaguefort lui serra la main; puis, s'éloignant avec ses compagnons: