«Le malheureux sortira ruiné, dit-il; on vivrait dix ans à Sans-Pair avec la somme qu'il faut payer pour avoir la permission d'y mourir. Encore ne voyez-vous ici que les menus frais. Il y a, en outre, les droits du fisc! Partout où l'on suspend les draperies noires tachées de larmes, vous le voyez accourir la bouche entr'ouverte et les griffes tendues. Tout héritage est soumis à sa dîme. Comme les vampires de la Bohême, il s'engraisse de morts. Qu'une femme ait perdu le mari qui la faisait vivre, qu'une veuve pleure le fils sur lequel elle s'appuyait, qu'un enfant voie succomber le père dont il recevait tout, le fisc accourt, au nom de la société, et leur enlève une part de ce qu'ils ont pour leur permettre de garder le reste. Chaque acte mortuaire est une lettre de change souscrite à son profit. A la vérité, ces droits grossissent l'actif du budget, et permettent d'entretenir trente-deux millions de fonctionnaires publics, occupés huit heures par jour à tailler des plumes et à rayer du papier. C'est une des branches de ce grand arbre toujours en fleurs et en fruits que nous appelons le système d'impôts.

—Et ce système a sans doute un principe? demanda Maurice.

—Un principe admirable, répliqua Blaguefort; on avait déjà observé que les hommes les moins riches étaient ceux qui se créaient le moins de besoins; nos législateurs en ont conclu que le prolétaire, qui vivait de rien, devait avoir, plus qu'aucun autre, du superflu. En conséquence, ils lui ont fait supporter double charge, fournir double service, payer double taxe. Tout ce qu'il consomme passe trois ou quatre fois sous le râteau du fisc. Mais ce résultat n'a point été obtenu sans peine. Longtemps l'obstination du pauvre diable a lutté contre l'équité distributive de la loi. On avait imposé la nourriture, il jeûnait; les vêtements, il marchait nu; le jour, il murait ses fenêtres! Toutes les tentatives pour trouver un impôt auquel il ne pût se soustraire avaient été inutiles, lorsque notre ministre des finances a enfin découvert ce que l'on cherchait vainement: il a créé l'impôt des nez! Désormais, quiconque jouit de cette annexe paye la taille sans plus ample information; le percepteur n'a à constater ni l'âge, ni la profession, ni le domicile, ni la fortune: il suffit de constater le nez. Quelques représentants avaient voulu rendre l'impôt proportionnel à ce dernier; il eût suffi de l'appliquer au mètre rectifié, qui eût donné le rapport du nez de chaque citoyen avec le diamètre de la terre; mais les députés de l'opposition ont rappelé que tous les hommes devaient être égaux devant la loi, et l'on a renoncé à la nasostatique proposée.

—Cependant, objecta Maurice, les gens qui ne possèdent rien ne peuvent rien payer: par exemple, les mendiants!…

—Nous n'en avons point, répondit Blaguefort.

—Vous avez alors élevé pour eux des asiles.

—Nous avons élevé des poteaux indicateurs. L'argent autrefois consacré à soulager les indigents a été employé à leur annoncer qu'on ne les soulagerait plus. Ils ont beau, désormais, aller devant eux; partout se dresse la fameuse inscription: La mendicité est défendue dans ce département. De sorte que, de poteaux en poteaux, et de défense en défense, ils arrivent infailliblement à quelque fossé où ils meurent de fatigue et de faim. Vous ne sauriez croire avec quelle rapidité ce procédé a fait disparaître les mendiants. Quelques-uns persistaient pourtant, soutenus par les secours de mauvais citoyens; mais le Gouvernement vient de proposer une loi par laquelle l'aumône donnée sera punie de la même peine que l'aumône reçue! De cette manière, nous espérons extirper des âmes jusqu'aux dernières racines de ce que l'on appelait autrefois la charité. Chacun, ne comptant plus sur personne, s'occupera de se secourir lui-même; on ne demandera plus, parce qu'on aura cessé de donner, et tous les hommes jouiront tranquillement de leur fortune… ou de leur misère! Mais nous voici au rond-point du cimetière; avant de partir, ne seriez-vous point curieux de jeter un coup d'œil sur la ville des morts?»

Avertis par cette demande, le jeune homme et sa compagne regardèrent autour d'eux. L'enceinte funèbre était partagée en trois quartiers fermés par des grilles et favorisés d'un concierge. Le plus petit renfermait les morts fameux, dont les tombes ne pouvaient être visitées qu'en compagnie de plusieurs gardiens. Le premier vous montrait les illustres guerriers, recevait son pourboire, et vous remettait à un second gardien, qui, après vous avoir exhibé les grands littérateurs et avoir obtenu une seconde gratification, vous confiait à un confrère spécialement chargé des savants morts, toujours moyennant quelque menue monnaie, lequel vous livrait à un quatrième guide, préposé aux célèbres artistes. Chacun d'eux avait, en outre, de petites industries accessoires, telles que ventes de boutures du saule de Napoléon; boucles de cheveux de Voltaire, blonds ou noirs, selon la demande; fragments du cercueil d'Héloïse et d'Abélard; tabatière de lord Byron, qui ne prenait point de tabac; roses blanches cueillies sur la tombe de Robespierre, et aconits spontanément poussés sur celle de M. de Talleyrand.

Le second quartier était consacré aux banquiers, bourgeois, rentiers, commerçants et fonctionnaires publics. C'était là que l'on trouvait les croix d'honneur sculptées, les bustes sous cloche et les petits chiens empaillés. Quant aux épitaphes, il n'en existait que trois, toujours ramenées au-dessous des noms. Pour la tombe d'un chef de maison, on mettait:

Il fut bon époux, bon père, bon ami, et électeur de son arrondissement.