Pour la tombe d'une jeune fille:

Et rose elle a vécu ce que vivent les roses,
L'espace d'un matin.

REQUIESCAT IN PACE.

Pour la tombe d'un enfant:

C'est un ange de plus dans le ciel.
CONCESSION PERPÉTUELLE.

Le troisième quartier était consacré aux pauvres morts. Ceux-là ne laissaient de monuments que dans les cœurs des survivants… quand ils en laissaient! tout au plus quelques pierres, quelques croix de bois noirci conduisant à la grande fosse commune, où allaient s'entasser les générations nées dans la misère, vivant sans espérances et mortes dans l'abandon! Là, plus de croix, plus de pierres; mais de loin en loin quelques enfants à genoux, quelques femmes pleurant en silence, épitaphes vivantes que tout le monde pouvait lire, et qui en disaient plus que celles gravées sur le marbre ou sur le bronze.

Blaguefort et ses compagnons allaient prendre une des avenues de sortie, lorsqu'ils furent accostés par un courtier mortuaire qui leur barra le passage. C'était une sorte de géant maigre, vêtu d'un caleçon noir semé de larmes, et d'un manteau de même couleur, portant en guise de broderies des ossements croisés et des têtes de mort.

«Ces messieurs ont vu le cimetière, dit-il avec la volubilité mécanique des marchands forains habitués à filer ces phrases sans ponctuation qui durent une journée… ces messieurs doivent être contents… c'est le plus bel établissement de Sans-Pair, le seul où puissent se faire inhumer les gens comme il faut… Les terrains renchérissent tous les jours, on se les arrache, c'est à qui se fera enterrer ici. Avant peu, tout sera acheté. Ces messieurs ne voudraient-ils pas prendre leurs précautions? choisir d'avance la place qu'ils désirent occuper un jour? Je puis leur faciliter ce choix, les faire traiter pour trois mètres, six mètres, neuf mètres. Personne ne pourra leur obtenir d'aussi bonnes conditions que moi. Je suis le protégé de l'administration. Ces messieurs peuvent désigner l'endroit… il y en a de tout plantés… Ces messieurs pourraient avoir un saule… bouture de Napoléon… garantie… Le saule est très bien porté!… Je me charge également des monuments à forfait: tombes simples, tombes historiées, édifices funèbres avec statues et accessoires. Quant aux embaumements, le privilége de la méthode Putridus m'appartient; je conserve les corps dans toute leur grâce et dans toute leur fraîcheur; la personne la plus intime ne peut apercevoir aucune différence entre le sujet préparé et le sujet vivant. Je fournis, en outre, des épitaphes inédites; j'imprime des articles biographiques; je fais entrer par faveur les défunts dans le quartier des grands hommes… Ces messieurs ne trouveront personne qui puisse les arranger comme moi. Il y a vingt ans que je place des morts; je connais ici tout le monde, je suis ici chez moi. Si ces messieurs exigent un rabais, on pourra s'entendre. Le moment ne saurait être meilleur; l'administration projette des embellissements, elle a besoin d'argent, on aura une tombe pour presque rien… Ces messieurs sont toujours sûrs de faire une excellente affaire… d'autant que, s'ils ne veulent point se servir du terrain pour eux-mêmes, ils pourront le céder à un autre. Il n'est point de propriété dont on se défasse aussi aisément; c'est une maison qui trouve toujours des locataires… Ces messieurs ne veulent pas se décider… Ces messieurs se repentiront…»

Maurice arrivait heureusement à la porte du cimetière; le courtier mortuaire s'arrêta à la grille comme un marchand sur le seuil de sa boutique, mais sa voix poursuivit encore quelque temps les visiteurs, qui avaient pris le chemin de l'Observatoire.

XV

Observatoire de Sans-Pair.—Comment M. de l'Empyrée aperçoit dans la lune ce qui se passe chez lui.—Réunion de toutes les Académies.—Utilité de la garde urbaine pour les droguistes, les passementiers et les marchands de vin.—Ce qu'il faut pour constituer des droits à un prix de vertu.