Le paysan secoua la tête.
—Une jeune fille tient à ses rubans, murmura-t-il. C’est une grande croix pour des chrétiens d’avoir des jeteurs de sort dans le pays. Avec un autre homme, on a des chances, on combat chair contre chair; mais, avec les sorciers, il n’y a rien à faire; s’ils n’entrent point par le haisset, ils entrent par le viquet.
—Reconnaissez-vous le vieux proverbe normand, me dit le percepteur. Le haisset et le viquet sont la petite barrière qui tient lieu de porte et le guichet qui sert de fenêtre; le dernier mot est resté dans le vocabulaire anglais, wicket. Les Normands ont porté leur langue, leur philosophie et leurs coutumes depuis la Tamise jusqu’au Saint-Laurent; on est sûr de les trouver, dans l’histoire, en tout endroit où il y a chance de conquêter et de gaigner. Henri IV disait, en parlant d’une terre stérile, qu’il fallait y semer des Gascons, parce qu’ils poussaient partout; on pourrait dire, avec autant de justice, des terres fécondes que, quoi qu’on y sème, il y poussera infailliblement des Normands.
Le soleil baissait rapidement, et des brumes chassées par le vent du soir commençaient à envahir l’horizon. On voyait les oiseaux de mer tourbillonner par troupes au-dessus du promontoire en poussant les cris brefs et perçants que nos pêcheurs ponentais appellent le chant de la pluie. Nous étions arrivés près d’une hauteur que la route contournait et au sommet de laquelle Ferret nous montra une maison isolée: c’était celle de Guillemot. La silhouette sombre de cette maison, dominant la colline dépouillée, se détachait vigoureusement sur un ciel pâle, et je commençais à en distinguer les détails, lorsque Etienne qui regardait depuis quelques instants, étendit une main au-dessus de ses yeux afin de mieux voir.
—Qu’y a-t-il? demanda le capitaine.
—Dieu me sauve! c’est elle! dit Ferret troublé, c’est Françoise!
—La pastoure du Chêne-Vert! où cela?
—A la porte de Guillemot; la voilà qui se lève... Je reconnaissais sa jupe noire et son tablier rouge.... elle court au haut du sentier... elle fait signe.... Ah! Jésus Dieu! voyez là-bas, là-bas, le sorcier!
Je tournai les yeux vers le point indiqué et je demeurai frappé d’un singulier spectacle. Au milieu des brumes qui rampaient sur les pentes, un rayon de soleil couchant formait une sorte de traînée brillante dans laquelle s’avançait l’homme du Petit-Haule. Enveloppé d’un de ces cabans fauves en usage parmi les marins de la côte, il marchait courbé en avant, les mains sous les aisselles. A mesure qu’il montait, la brume se repliait derrière lui et effaçait la voie lumineuse, comme s’il eût traîné à sa suite les pluvieuses nuées. Il atteignit bientôt la cîme du coteau où Françoise était accourue à sa rencontre. Tous deux restèrent alors isolés dans une sorte de nimbe, tandis que le reste de la hauteur était noyé sous le brouillard. La jeune pastoure parlait avec véhémence, joignant par instants les mains comme pour une prière, puis les portant à son front avec une expression de désespoir. Guillemot écoutait sans faire un mouvement. Deux ou trois fois il nous sembla cependant, à l’immobilité de la jeune fille, qu’il parlait à son tour; mais ces paroles étaient sans doute douloureuses, car nous la vîmes étendre les bras avec l’angoisse suppliante d’une condamnée, puis cacher sa tête dans son tablier. Le sorcier continua sa route vers la cabane, où il disparut. Ferret, qui était resté jusqu’alors à la même place, les regards fixes, les lèvres tremblantes et tout le corps penché en avant comme prêt à s’élancer, jeta une espèce de cri et prit sa course vers le Petit-Haule.
—Ne le perdons point de vue, me dit vivement le capitaine, il y a ici quelque chose qui va mal.