L’heure ordinaire du repos était également venue pour moi, et les habitudes sont des créanciers qu’on ne peut ajourner impunément. Endormi par la fatigue et réveillé par le froid, je restais flottant entre deux influences contraires. La diligence avançait lentement avec des intermittences de haltes et d’efforts qui exaspéraient ma gêne jusqu’à la souffrance. J’apercevais vaguement, à travers le vitrage glacé, des buissons chargés de neige, bordant la route comme des fantômes accroupis, des arbres qui dressaient à chaque carrefour leurs rameaux noirs, semblables à des bras de gibets, de grandes friches auxquelles la neige, entrecoupée de bruyères encore vertes, donnait l’aspect d’un cimetière à l’heure où les morts viennent étendre leurs linceuls sur les tombes. Le tintement des clochettes de l’attelage, le bourdonnement de la voiture vide et ébranlée par les cahots, le grincement des essieux fatigués, formaient je ne sais quelle harmonie pénible et monotone qui ajoutait à l’effet de ces lugubres images. Tout à coup la voix du postillon s’éleva dans la nuit. Le chant de cet homme, que je ne voyais pas et qui semblait venir d’en haut, complétait, pour ainsi dire, mon hallucination. Il psalmodiait d’un accent plaintif et prolongé une de nos traditions villageoises, espèces de sagas inédites dont chaque jour emporte un lambeau avec les vieilles mœurs et les vieilles crédulités. C’était l’histoire d’une fille-fée condamnée à subir, pendant certaines heures, une métamorphose qui la laissait sans défense et sans pouvoir. La fable et l’air avaient bercé ma première enfance; tous deux m’arrivaient à travers mon demi-sommeil sans l’interrompre: c’était comme un lointain écho du passé, et ma mémoire achevait d’elle-même les mots et les modulations commencés.
Celles qui vont au bois, c’est la fille et la mère:
L’une s’en va chantant, l’autre se désespère:
—Qu’avez-vous à pleurer, Marguerite, ma chère?
—J’ai un grand ire au cœur qui me fait pâle et triste;
Je suis fille sur jour et la nuit blanche biche:
La chasse est après moi par haziers et par friches.
Et de tous les chasseurs le pir’, ma mèr’, ma mie,
C’est mon frère Lyon; vite, allez; qu’on lui die
Qu’il arrête ses chiens jusqu’à demain ressie.
—Arrête-les, Lyon, arrête, je t’en prie!
Trois fois les a cornés sans que pas un l’ait ouïe;
La quatrième fois, la blanche biche est prie.
Mandons le dépouilleur, qu’il dépouille la bête.
Le dépouilleur a dit:—Y a chose méfaite!
Elle a sein d’une fille et blonds cheveux sur tête.
Quand ce fut pour souper:—Que tout le mond’ vienne vite
Et surtout, dit Lyon, faut ma sœur Marguerite;
Quand je la vois venir, ma vue est réjouite.
—Vous n’avez qu’à manger, tueur de pauvres filles,
Ma tête est dans le plat et mon cœur aux chevilles,
Le reste de mon corps devant les landiers grille.
—Le bras du dépouilleur est rouge jusqu’à l’aisène;
Dans le sang que ma mère avait mis dans nos veines,
J’ai laissé boire mes chiens comme à l’eau des fontaines.
Pour un malheur si fier, je ferai pénitence,
Serai pendant sept ans sans mettr’ chemise blanche,
Et j’aurai sous l’épin’, pour toit, rien qu’une branche[2].