Cette étrange poésie, en me reportant à mes souvenirs d’enfance, m’en rendait peu à peu toutes les sensations. A mesure que le malaise et le sommeil obscurcissaient mes perceptions, le monde fantastique au milieu duquel mes premières années s’étaient écoulées, et que l’expérience avait plus tard effacé, reparaissait comme des milliers d’étoiles qui émergent dans l’espace à mesure que la nuit s’épaissit.

Chaque fois que je rouvrais les yeux, je rencontrais quelque pont jeté sur un ruisseau, et dont la silhouette me rappelait quelque conte populaire. Il y a, en effet, dans ces routes lancées sur les eaux, je ne sais quoi de hardi qui saisit ceux qui ignorent; c’est comme une victoire sur la création. En reliant l’un à l’autre des bords opposés, l’homme a l’air de défier le vide et l’espace, ces éternels ennemis de sa puissance bornée; il accomplit une première conquête qui semble en faire espérer une autre plus importante, et promettre ce grand pont dont, au dire de la tradition, l’arc-en-ciel n’est que l’ombre! car les cieux et la terre sont aussi deux rives entre lesquelles coule le fleuve de nos misères, et que tous les efforts de notre imagination tendent à réunir. Puis, quels lieux plus favorables aux vertiges que ces arches dressées au fond des vallées, parmi les saules que la lune revêt chaque nuit de suaires, et auxquels la brise donne le mouvement! Comment passer sans émotion sur ces chemins suspendus et sonores sous lesquels glapissent les remous, tandis que les algues enroulent aux éperons de pierre leurs replis, semblables à des dragons aquatiques, et que l’on voit briller, au loin, les larges fleurs du nénuphar, qui s’ouvrent sur les eaux comme des yeux de fantôme?

La route devenait de plus en plus difficile: bien que ferré à glace, notre attelage glissait sur le verglas, et le voile blanc qui enveloppait tout ne permettait point de distinguer la route. Deux ou trois fois déjà nos roues avaient rencontré les dépôts de cailloux amoncelés sur les accotements du chemin. La neige qui commençait à tomber, en aveuglant nos chevaux, rendit notre marche encore plus incertaine. Le postillon s’arrêta plusieurs fois, cherchant à reconnaître, dans la nuit, le pont jeté sur le Thérain; mais la neige, toujours plus épaisse, ne laissait voir ni les poteaux par lesquels il était annoncé, ni les arbres qui dessinaient le cours de la petite rivière. Les eaux, enchaînées par la glace, ne pouvaient non plus nous guider par leur rumeur. Nous avancions lentement et avec une sorte d’incertitude craintive. Enfin, notre conducteur aperçut à travers la nuée de neige, la double balustrade du pont. Il cessa de retenir les rênes, fouetta ses chevaux avec un sifflement d’encouragement, et la lourde diligence s’élança plus rapide; mais, presqu’au même instant un choc terrible nous enleva des banquettes; le postillon poussa un cri, et la voiture, fléchissant à gauche, versa sur le parapet. Une des grandes roues venait de se briser contre la seconde borne.

Les premiers moments furent employés, comme d’habitude, en malédictions et en reproches: les voyageurs criaient après le conducteur, le conducteur jurait contre le postillon, et le postillon battait ses chevaux; mais, la première colère passée, chacun prit son parti. On nous retira de notre prison roulante, désormais condamnée à l’immobilité. Examen fait, il se trouva que la roue était assez gravement endommagée pour exiger la présence d’un charron. Nous étions à environ une lieue de Saint-Omer-en-Chaussée et de Troissereux, nous ne pouvions attendre sur la route que l’ouvrier fût venu, et on décida que le conducteur irait chercher le charron sur l’un des chevaux, tandis que le postillon gagnerait l’abri le plus voisin, avec les voyageurs et le reste de l’attelage. Nous vîmes en effet le premier enfourcher le porteur et disparaître au galop dans la nuit, tandis que le second tournait à droite, précédé des trois chevaux qui lui restaient, et nous faisait prendre un chemin de traverse au milieu des friches.

Mon compagnon et moi, nous le suivions en frissonnant sous un vent glacé. Tout avait autour de nous un aspect funèbre. Nous marchions sans entendre le bruit de nos pas, enveloppés dans un linceul de neige qui se déroulait silencieusement à nos pieds. Par instants, nous traversions des taillis dont les repousses, blanchies par le gîvre, se dressaient comme de gigantesques ossements et s’entrechoquaient avec un cliquetis lugubre. Nous arrivâmes à une clairière où le gazon, dépouillé de neige, formait une sorte de cercle dont le vert jaune se dessinait sur la blancheur des frimas. Notre guide nous montra ce cercle avec un sourire qui tenait le milieu entre la bravade et la peur.

—C’est le rond des fades, nous dit-il en évitant de le traverser; ceux des environs assurent qu’elles viennent danser, à la nouvelle lune, avec les farfadets et le Goubelino. Il y en a qui les ont vus de loin; mais il ne faut pas les déranger, vu que ce sont des mauvaises qui vous tordent un homme comme une hart de fagot. On dit aussi qu’elles enlèvent des enfants à la manière de celles de mon pays, où nous avons la bête Havette, qui se cache au creux des fontaines, et la mère Nique, armée d’un bâton pour corriger les marmots.

—Sans parler des fées qui habitent les environs de Dieppe, repris-je.

—Au haut de la grande côte, près du village de Puys, interrompit le postillon. C’est là que se tient la foire de la cité de Limes, où les dames blanches mettent en vente des herbes magiques, des rayons de soleil montés en bague et des lueurs de lune roulées comme de la toile de Laval. Elles vous invitent à acheter avec autant de mignonneries que les dentellières de Caen, et, si vous approchez, elles vous lancent dans la mer. J’ai eu un cousin qu’on a trouvé mort ainsi au bas de la falaise.

Je fis remarquer à mon compagnon de voyage comment les mythologies norses, païennes et celtiques se trouvaient mêlées dans nos traditions populaires. Qu’étaient, en effet, toutes ces fées ravissant les nouveau-nés à leurs mères, et attirant les imprudents dans leurs piéges, sinon les sœurs des nymphes que Théocrite appelle déesses redoutables aux habitants des campagnes, parce qu’elles enlèvent les enfants près des sources et qu’elles entraînent les jeunes bergers au fond de leurs grottes humides? Comment ne pas reconnaître, dans ces rondes de nuit, auxquelles préside un génie, le danses des Alfes scandinaves conduites par le stram-man ou homme du fleuve? Enfin, ces dangereuses marchandes de talismans et de trésors ne rappelaient-elles point les Barrigènes gauloises vendant aux matelots la richesse, la jeunesse, la santé et les beaux jours?