—Vous pouvez ajouter, me dit le Provençal, que dans nos contrées, cette triple origine est encore plus visible. Chez nous les Blanquettes changent de forme à volonté et apaisent ou excitent les tempêtes, ainsi que le faisaient les prêtresses celtiques; elles dansent au clair de lune comme les vierges de l’Edda, en faisant croître à chaque pas une touffe de fenouil, présidant au sort de chaque homme à la manière des parques antiques. Toutes les maisons reçoivent leur visite dans la nuit qui précède le nouvel an. Avant de se coucher, chaque ménagère dresse une table dans une pièce écartée, elle la couvre de sa nappe la plus fine et la plus blanche, elle y dépose un pain de trois livres, un couteau à manche blanc, un peu de vin, un verre et une bougie bénie qu’elle allume avec une branche de lavande empruntée au brandon de la St-Jean, puis elle ferme la porte et se retire, comme on dit, à pas de renard. Le dernier coup de minuit sonné, les Blanquettes arrivent brillantes et légères comme des rayons de soleil; chacune d’elles porte deux enfants; l’un, qu’elle tient sur le bras droit, est couronné de roses et chante comme l’orgue: c’est le bonheur; l’autre, assis sur le bras gauche, est couronné de joubarbe arrachée des toits avant la floraison[3] et pleure des larmes plus grosses que des perles: c’est le malheur, selon que les Blanquettes sont contentes ou chagrines des préparatifs faits pour les recevoir, elles déposent un instant sur la table l’un ou l’autre enfant, et décident ainsi du sort de la maison pendant toute l’année; le lendemain la famille vient vérifier le couvert des blanquettes. Si tout est en ordre, on en conclut qu’elles sont parties satisfaites; le plus vieux prend le pain, le rompt, et, après l’avoir trempé dans le vin, le distribue aux assistants pour partager entre eux le bonheur! c’est alors seulement que l’on se souhaite bon an et joyeux paradis.

Tout en causant, nous avions continué à marcher; nous ne tardâmes pas à apercevoir une maison précédée d’une cour, et qui donnait sur une route qu’il fallut traverser. Je reconnus, au premier coup-d’œil, une de ces hôtelleries campagnardes où s’arrêtent les maquignons et les rouliers. Le postillon qui, depuis le moment où nous l’avions aperçue, faisait claquer son fouet pour annoncer notre arrivée, parut surpris de ne voir personne sortir à sa rencontre. La porte d’entrée était ouverte à deux battants, la cour déserte. Une grande carriole, trop haute pour s’abriter sous le hangar, avait été appuyée le long du mur de clôture. Notre guide regarda autour de lui.

—Eh bien! pas de maîtres et pas de chiens? dit-il, on entre donc ici comme au champ de foire?

Je fis observer que tout le monde était sans doute endormi.

—Non, non, reprit-il, les gens ne se couchent qu’à la mi-nuit; faut que Guiraud soit absent avec son gendre. La belle-fille est accouchée d’avant-hier, et la mère grand est sourde comme un pavé; mais que fait donc la petite Toinette?

—Voici quelqu’un, dit mon compagnon.

Une lumière venait, en effet, de paraître sur le seuil de l’auberge, et nous la vîmes s’avancer en sautillant au milieu de l’obscurité. Une voix se fit entendre avant que l’on pût distinguer la personne.

—Est-ce vous, nos gens! cria-t-elle de loin.

—Allons donc, moisson d’Arbanie[4], dit le postillon, j’ai cru qu’il n’y avait personne dans votre logane[5].

—Tiens, Jean-Marie! reprit la voix; il m’avait semblé que c’étaient ceux de la maison qui sont allés à Beauvais. Comment donc que vous êtes par ici avec vos chevaux?