Sérieusement effrayé, j’allais jeter un cri de détresse, quand je fus prévenu par les voix de Michel et du saulnier, qui, ramenés près de moi par les détours du sentier, venaient de m’apercevoir. Tous deux comprirent à l’instant le danger, car ils coururent à ma rencontre et s’arrêtèrent à une petite distance en m’appelant. Je fis un effort désespéré pour contraindre la mule à se diriger de leur côté; mais, arrivé devant une mare étroite et sombre qui nous séparait, l’animal refusa de la franchir. Je n’étais qu’à une vingtaine de pas des deux paysans, qui continuaient à me crier: «Par ici!» et je ne pouvais décider ma rétive monture à avancer. Je la sentis même bientôt qui se dérobait sous moi et se préparait à reprendre sa course vers la tourbière en feu; Pierre-Louis, après l’avoir inutilement appelée par son nom et encouragée, saisit la perche que le Bryéron tenait à la main comme un bâton de route, il en enfonça le bout le plus mince dans la mare, prit son élan en s’appuyant à l’autre extrémité, et tomba sur la croupe même de la mule. Passant alors ses deux bras sous les miens, il s’empara de la bride, appuya les talons aux flancs de ma monture avec des cris familiers et la précipita, pour ainsi dire, dans la ravine.
A peine l’animal eut-il senti la fraîcheur de l’eau qu’il s’arrêta avec une sorte de soupir de soulagement. Son cou était blanc de sueur, et tout son corps tremblait. Pierre-Louis se pencha vers lui.
—Là, là, Belotte, dit-il en la flattant de la main et de la voix; ce n’est rien, ma fille, un bain de pieds va te guérir.
Je me retournai vers le saulnier avec un véritable élan de reconnaissance.
—Ma foi! vous êtes arrivé à temps, m’écriai-je en lui serrant la main, et vous venez de me rendre un service que je n’oublierai pas.
—N’oubliez pas surtout que, quand on ne sait pas conduire sa bête, il faut qu’elle vous conduise, dit le saulnier brusquement; c’était bien la peine de quitter le train de mules pour venir se jeter dans le brûlis! Voilà Belotte qui arrivera boiteuse au pays et qui me vaudra quelque affront.
Je le rassurai en déclarant que je prenais sur moi toute la responsabilité de l’accident.
—N’importe! dit Pierre-Louis, qui ne pouvait garder longtemps son humeur; Monsieur devrait savoir qu’on ne se promène pas dans la Bryère comme sur les places de Nantes. Dans ce pays-ci, voyez-vous, il faut avoir un œil au maître doigt de chaque pied, vu qu’il y a sur le chemin plus de mauvais pas que de couëttes de plumes; mais tout de même, nous voilà dehors pour le quart-d’heure, et maintenant ça ira!
J’avais déjà remarqué en chemin que c’était le mot favori du saulnier. Fallait-il remplacer une sangle brisée, se mettre à l’abri de la pluie ou du soleil, se détourner d’une route devenue impraticable, Pierre-Louis trouvait une corde, un sac ou un sentier de traverse, et répétait son mot philosophique: Ça ira! Cette fois, du reste, il l’avait justement appliqué, car la mule venait de sortir de la mare sans trop de peine. Je mis pied à terre, et abandonnant la bride au saulnier, je me retournai vers la tourbière en feu.
A la petite distance où nous nous trouvions, rien n’annonçait l’incendie qu’une fumée tamisée et pâle, rendue plus visible par l’obscurité. Michel me dit que ces accidents étaient heureusement assez rares, et que les pluies fréquentes apportées par les vents du sud-ouest arrêtaient presque toujours le fléau à sa naissance. Cependant on avait souvenir d’un embrâsement terrible, qui s’était insensiblement étendu à plusieurs centaines d’arpents, et avait menacé d’envahir la plaine tout entière. Il avait fallu sonner les cloches dans les onze paroisses riveraines; tous ceux qui pouvaient manier la bêche ou la pioche étaient venus, et l’on avait cerné l’incendie par une fosse d’une lieue de circuit. La mare que je venais de traverser en avait fait partie. Tout en me donnant ces détails, le Bryéron tâchait de retirer la perche que Pierre-Louis avait laissée enfoncée dans le lit tourbeux de la ravine; mais elle résistait à ses efforts, je dus lui prêter la main.