—Depuis deux jours, répliqua le Bryéron; il va et vient, comme ça, sans pouvoir dire pourquoi: on croirait un cobrégeau que la brise de mer amène et remporte.
—Mais la brise de mer, c’est toujours Jeanne?
—Toujours; il est aussi affolé d’elle que quand tu l’as épousée, et, si on prononce son nom devant lui, eût-il le morceau de pain près des lèvres, il se sauve comme le guillemot qui a entendu un coup de fusil.
Pierre-Louis éclata de rire.
—En voilà une rage! reprit-il ironiquement; la plus vilaine chouette du pays, s’enamourer d’une jolie fille comme Jeanne! Si elle se doutait de la chose, il y aurait de quoi la faire rire jusqu’au jugement dernier.
—Ne crois pas ça, dit Michel plus vivement, et surtout souviens-toi de ne lui en rien dire; tu m’en as juré ta promesse....
—Je l’ai tenue, foi d’homme! répliqua le saulnier; mais avez-vous peur qu’une pareille nouvelle tourne la tête de ma femme? Voilà-t-il pas de quoi la rendre glorieuse?
—Pas glorieuse, mais triste; tu ne connais pas la fille comme moi, Pierre-Louis. Au reste, en voilà assez; causons de tes affaires....
Ici les deux interlocuteurs parlèrent plus bas et marchèrent plus vite. Pour continuer à les entendre, il eût fallu presser le pas; mais je m’intéressais médiocrement à la suite de cet entretien. L’espèce de secret que je venais de surprendre excitait bien autrement ma curiosité, et je résolus de me servir de ce que j’avais appris pour découvrir ce qui me restait à savoir. Je cherchai pour cela des yeux la saulnière. Elle avait coupé au plus court à travers la Bryère, et je la distinguai gravissant un des monticules qui se dressent çà et là dans la plaine aride. Je forçai ma monture à prendre le trot, afin de la rejoindre; malheureusement la chose était moins facile que je ne l’avais supposé. Je rencontrais à chaque instant des flaques d’eau croupissantes qu’il fallait contourner, ou des coupes de tourbière interrompant brusquement le chemin. La nuit descendait d’ailleurs rapidement, et, par un contraste singulier, semblait plus profonde dans la Bryère qu’à quelques centaines de pas. Tandis que plusieurs îles se détachaient devant moi, si vivement éclairées par le soleil couchant qu’on pouvait y distinguer les moindres détails, l’espèce de vallée que je suivais était plongée dans une épaisse obscurité. Il me sembla même qu’un nuage de fumée se mêlait à l’ombre de la nuit; une odeur âcre me prenait à la gorge, ma respiration devint plus difficile, l’air me semblait brûlant. Bientôt ma monture elle-même fut en proie à un visible malaise: elle dansait sur ses jarrets, et reniflait avec angoisse; enfin elle tourna brusquement, voulut revenir en arrière, mais, retrouvant sans doute le même obstacle invisible, elle se jeta à droite tout effarée, rebroussa encore chemin, puis, comme emportée par une douleur furieuse, se mit à galoper en tous sens et à pousser des hennissements.
J’avais fait de vains efforts pour m’en rendre maître; rétive à la bride et à l’éperon, elle s’arrêtait par instants, se dressait sur ses pieds de derrière, puis retombait pour partir plus égarée. Forcément penché sur la selle, je m’aperçus enfin qu’une cendre blanchâtre recouvrait partout le sol, et qu’une fumée légère s’en échappait. Les sabots de la mule enfonçaient à chaque instant dans cette arène livide et en ressortaient vivement; en faisant jaillir des étincelles. A l’instant même, un souvenir me traversa la mémoire. On m’avait dit que la flammèche envolée du brasier d’un pâtre ou de la pipe d’un fumeur suffisait parfois pour mettre le feu à la tourbière, et que la sourde intensité de l’incendie déjouait tous les efforts des Bryérons; l’hiver seul pouvait l’éteindre. Je n’en pouvais plus douter, j’étais pris dans un de ces brûlis latents sans que la nuit me permît de distinguer ma route pour y échapper.