—C’était le fils de votre tuteur?
—Faites excuse; Gratien est un pauvre abandonné de l’hospice de Savenay que la parraine (la femme du parrain) avait pris en nourriture et qui est resté depuis au logis. Je l’ai quasiment vu grandir comme un frérot (jeune frère); il n’y avait pas de plus laid gars dans toute la paroisse, mais aussi c’était la meilleure créature du bon Dieu. Depuis, par malheur, quelque mauvais esprit lui a jeté un sort et l’a fait foléyer. Il n’est pour ainsi dire jamais au logis, et depuis mon mariage je ne l’ai point revu.
Elle me fit ensuite l’histoire de ces premières années passées dans la Bryère. C’était là qu’elle avait grandi, essayé ses forces, là qu’elle s’était comprise et qu’elle avait entrevu les mille horizons ouverts par l’espérance. Elle m’expliqua tout cela sans le savoir elle-même, en me racontant naïvement son passé. Pour me dire ce qu’elle avait senti, elle me dit ce qu’elle avait fait.
Son parrain, Michel Marou, coupait tous les ans dans la Bryère plusieurs milliers de mottes qu’il embarquait à l’étier de Méans, et qu’il conduisait lui-même en Loire. Le futreau dérapait chargé de sa montagne de tourbe; l’unique voile était hissée au mât, et l’on disait adieu au foyer pour plusieurs mois. Michel, Jeanne et Gratien composaient tout l’équipage. Tous trois remontaient lentement le fleuve, dont les vagues rasaient le bord de la barque surchargée et leur rejaillissaient au visage. A chaque bourg, le futreau était amarré à un saule, et l’on essayait de vendre ou d’échanger la tourbe, mais sans quitter le bateau. Son arrière-pont était devenu leur foyer flottant; l’habitude avait rendu suffisante l’étroite cabane où vivaient ces bohémiens des eaux.
Cependant leur navigation était parfois difficile et périlleuse. Quand la Loire couvrait ses rives, que les forêts de peupliers enfouies sous le débordement n’apparaissaient plus au loin que comme des champs de roseaux, que les eaux troubles et bouillonnantes se précipitaient en vingt courans furieux, roulant les arbres déracinés, les chaumes épars, les barges submergées, alors souvent la barque du Bryéron luttait en vain contre la vague, et flottait emportée à la grâce de Dieu. D’autres fois les glaces de l’hiver emprisonnaient le futreau pendant un mois entier près du bord; mais, si l’air venait à s’attiédir brusquement, un long craquement retentissait au haut du fleuve; on voyait un cavalier passer bride abattue sur la rive en jetant le cri terrible: la débâcle! et les glaçons détachés arrivaient de toutes parts comme des roches flottantes, broyant tout sur leur passage, avalanches d’autant plus redoutables qu’elles cachaient ce qu’elles avaient détruit, et emportaient mystérieusement vers la mer les cadavres et les ruines.
La jeune femme avait vu tous ces désastres et couru tous ces dangers; mais, l’épreuve subie, tout était oublié. Au premier rayon de soleil brillant sur le futreau à demi noyé, au premier oiseau gazouillant sur les branches du bouleau encore couvert de givre, la confiance renaissait à bord; les vêtements mouillés étaient suspendus aux cordages, la fumée du foyer remontait vers le ciel; Michel hissait la voile, Gratien jetait son filet dans le fleuve, et Jeanne reprenait sa quenouille avec sa chanson accoutumée.
La saulnière avait vécu ainsi quatre années, libre de désirs et de soucis. Un hasard lui fit rencontrer, à l’étier de Méans, Pierre-Louis, qui la prit à gré, et, contre l’usage de ceux de Saillé, ne craignit point d’épouser une femme née hors de sa paroisse. Bien qu’elle ne se plaignît point du saulnier, je crus comprendre que sa légèreté joviale avait eu pour résultat de dissiper la dot de la jeune femme et son propre patrimoine.
Nous en étions là, quand la rencontre de Michel Marou lui-même rompit l’entretien. Le parrain de Jeanne était dans la Bryère avec sa sœur, occupé à enlever la pélette. La saulnière les reconnut de loin, et mit sa monture au trot pour les rejoindre. Toutes les mules suivirent à la file, si bien que j’arrivai au moment où elle embrassait Michel et la vieille Bryéronne.
L’accueil de ceux-ci fut plutôt embarrassé que tendre. Comme tous les paysans, ils semblaient arrêtés dans leur expansion par une sorte de honte qui ôtait sa grâce au contentement. Tous deux restaient debout devant les nouveaux venus, ne sachant que rire et s’étonner de les voir. Enfin pourtant ils se décidèrent à prendre avec eux le chemin du logis. Jeanne avait laissé là sa mule et pris à pied, avec la vieille sœur, un sentier de traverse; moi-même je forçai ma monture à rompre les rangs et à ralentir le pas, afin de voir plus à loisir l’étrange paysage qu’éclairait alors le soleil couchant. Michel et le saulnier me précédaient de quelques pas, engagés dans une conversation dont plusieurs phrases m’arrivaient par intervalles, mais que j’entendais sans y prendre garde. Cependant le nom de Gratien éveilla, pour ainsi dire, mon oreille et attira mon attention.
—Est-il reparti? demandait Pierre-Louis, dont l’inquiétude perçait même sous l’accent moqueur de sa voix.