Le pays que nous traversions avait évidemment formé autrefois une immense embouchure par laquelle la Loire précipitait ses eaux vers l’Océan. Entrecoupant alors de ses canaux tout l’espace compris entre Paimbœuf et le Sillon, le fleuve avait peu à peu grossi les atterrissements de sa rive droite. Là étaient venus s’entasser les sables et les limons changés aujourd’hui en prairies; le remous y avait conduit les arbres arrachés par l’inondation, et que l’on trouvait encore enfouis sous le sol qui leur avait donné la couleur de l’ébène; c’était la Loire enfin qui avait fait naître, puis détruit les forêts marécageuses dont la décomposition formait maintenant cette gigantesque tourbière de plus de vingt lieues de contour, connue sous le nom de grande Bryère.
Les traces de ce long effort des eaux étaient partout visibles autour de nous. La plaine entière avait l’aspect d’un lac récemment desséché. Sur l’aride fond de la tourbière s’élevaient de loin en loin, comme des corbeilles, des groupes d’îles verdoyantes que des chaussées reliaient l’un à l’autre. L’aspect de ces îles avait quelque chose de paisible, de sauvage qui reposait le regard. Au milieu de touffes d’ormeaux se dressaient des toits de chaume tellement déformés par les graments, les liserons et les saxifrages, qu’on les eût pris, à distance, pour des rocs creusés; les allouettes de mer et les cobrégeaux (courlis gris) tournoyaient autour de ces oasis rustiques avec des cris joyeusement aigus, et sur le penchant des îlots, paissaient des brebis d’un noir rougeâtre dont les bêlements se répondaient. Les lueurs du soir commençaient à teindre l’horizon; nous tournions le plateau parsemé de hameaux et de bocages. Tout-à-coup, au versant des îles verdoyantes que nous venions de côtoyer, se déploya la grande Bryère.
Qu’on se figure un désert, non de sable, mais d’éponge calcinée, au-dessus duquel flotte perpétuellement une brume lourde et fétide. Le terrain cahoteux forme des monticules et des vallées; mais vous montez en vain, les hauteurs n’ont pas de brises plus fraîches; vous avez beau descendre, les vallées n’ont pas d’ombrages plus verts. Toujours vous retrouvez la même teinte, la même atmosphère, la même stérilité. Partout s’étend un linceul roux tacheté de carex rigides; c’est l’uniformité dans son plus implacable ennui. Le sol pulvérulent fuit sous les pieds et en garde l’empreinte; les flaques d’eau, sans chatoiements, ressemblent à des mares d’encre; on dirait les lacs infernaux décrits par Virgile. Évidemment les flots de l’Averne ont passé là; et l’entrée du Tartare doit être proche.
Nous apercevions, de temps en temps, quelques paysans occupés à couper la tourbe. Vêtus de berlinge brun, leurs longs cheveux pendant jusque sur leurs épaules, le visage imprégné de poussière et de fumée, ils semblaient eux-mêmes faire partie de la tourbière; on eût dit qu’ils sortaient de ce sol noirâtre comme la nation de Cadmus des champs thébains.
Cependant notre caravane continuait sa route. Derrière notre belle saulnière, portant son élégant costume à couleurs éclatantes, venaient les mules, la tête ornée de branches vertes cueillies sur le chemin, puis Pierre-Louis, vêtu de toile fine et blanche. Il marchait en sifflant une mélodie champêtre qu’accompagnaient les tintements des grelots et les claquements cadencés de son fouet. Tout cet ensemble avait quelque chose de frais et de galant qui contrastait singulièrement avec notre entourage; c’était comme un rayon de lumière, de grâce et de gaieté traversant les ténèbres de l’ennui. Je ne pus m’empêcher de le dire à Jeanne; elle répondit par un hochement de tête méditatif.
—Oui, reprit-elle à demi-voix, la Bryère, ne rit pas à ceux qui la voient pour la première fois; mais elle ressemble aux femmes vieillies dans le ménage, qui ont plus de mérite que de beauté. Cette vilaine campagne, voyez-vous, fait vivre quasiment onze paroisses.
—Vous l’avez habitée long-temps? demandai-je.
—Quatorze années, dit la jeune femme en promenant sur l’aride désert un regard brillant, et ce ne sont pas les plus mauvais jours de ma vie. J’avais une coiffe de toile rousse et une jupe de berlinge, mais pas de soucis! On a beau dire, allez, le bon Dieu n’a encore rien inventé de mieux que la jeunesse.
—Ainsi vous regrettez le passé?
—Je ne regrette rien, monsieur, je me rappelle, voilà tout. Ah! fallait voir les belles corvées que nous faisions dans la Bryère, quand je venais pour y enlever la pélette[13] avec Gratien.