TROISIÈME RÉCIT.
Les Bryérons et les Saulniers.

On appelle Sillon une longue colline qui sépare du reste de la Bretagne tout le territoire compris entre l’embouchure de la Loire et celle de la Vilaine. La route de Nantes à Vannes suit la crète de ce rempart naturel. Vous avez alors, à droite, la Bretagne française, médaille effacée où l’œil le plus attentif chercherait en vain à distinguer une empreinte, tandis qu’à gauche s’étend jusqu’à la mer une contrée dont le paysage et la population ne ressemblent à nuls autres. Avant d’y entrer, vous n’aviez rencontré que des paysans de petite taille, aux membres noueux, à la figure pâle et d’un calme sombre; maintenant, vous trouvez des hommes grands, souples, colorés et riants. Là-bas la vie semblait se concentrer sous une forme solide, mais fruste; ici elle s’épanouit dans toute sa splendeur: à la race celtique a succédé la race scandinave.

Ceci est en effet une colonie des hommes du Nord. Débarqués là au Ve siècle, les Saxons y sont demeurés depuis sans se confondre avec les tribus voisines. Leurs familles agrandies sont devenues des paroisses dont presque tous les habitants portent les mêmes noms et ne se distinguent que par des sobriquets.

C’est surtout dans la Bryère et au pays des salines que la physionomie de la race étrangère est restée visible. Là les anciens coureurs de mer ont conservé un peu de leur humeur aventureuse. L’été fini, vous les voyez partir sur leurs futreaux[12] ou à la suite de leurs mules; ceux-là se dirigent vers Nantes, La Rochelle, Bordeaux, pour vendre la tourbe des marais; ceux-ci vont dans l’Ouest essayer la troque du sel. Le plus souvent la femme accompagne son mari. Assise sur la maîtresse mule, qui marche en avant ornée de houppes bariolées et de la grosse sonaille qui dirige la caravane, elle file ou tricote la laine rapportée des fermes de la Bretagne et de la Vendée, tandis que le saulnier suit en chantant quelque vieux cantique. Parfois un semestrier qui retourne au pays ou un piéton éclopé prend place sur un des doublons et s’associe, pendant quelques heures ou quelques jours, au voyage du négociant nomade.

C’est à la suite d’une de ces caravanes que j’avais commencé une excursion depuis longtemps projetée vers les côtes guérandaises, et je chevauchais le long du Sillon avec une douzaine de mules qui s’en retournaient au bourg de Saillé. Sauf quelques charges de grains et d’épiceries, toutes revenaient à vide sous la conduite du saulnier Pierre-Louis, surnommé le Grenadier. C’était un vaillant gars, au visage ouvert et de haute mine, qui prenait la vie en bonne part, récoltait de chaque jour tout ce qu’il en pouvait tirer, et s’endormait le soir sans s’inquiéter comment le soleil se relèverait le lendemain.

Pierre-Louis n’avait que deux mules dans le convoi avec lequel il était parti six semaines auparavant: les autres appartenaient, ainsi que leurs sommes de sel, à des voisins auxquels il devait en rendre compte; mais le voyage, malheureux pour tous, l’avait été particulièrement pour lui. Une de ses bêtes s’était perdue près de Chemillé; la seconde, estropiée en chemin, avait dû être vendue, comme il le disait, au prix des fers et de la peau. Il revenait ruiné, mais sans en paraître plus triste. Vêtu de sa souquenille et de ses grandes guêtres de toile blanche, le fouet noué en bandoulière, son chapeau à larges bords relevé du côté où ne brillait point le soleil, il suivait l’accotement de la route, les deux mains dans la poche ménagée sur le devant de sa blouse en manière de manchon, ou ciselant avec son couteau des baguettes de coudrier qu’il distribuait aux enfants du village.

Oisif ou occupé, Pierre-Louis sifflait toujours; tantôt c’était un air champêtre embelli de mille cadences, tantôt un fragment d’hymne d’église aux notes pleines et monotones, plus souvent des modulations improvisées dont le rhythme et le ton semblaient s’harmoniser avec toutes les rumeurs de la route. Ici elles imitaient le gazouillement des oiseaux, là elles devenaient susurrantes avec le bruit des sources, plus loin, confuses et prolongées comme le murmure du vent dans les brandes; partout enfin, quel que fût son caractère, le mélodieux sifflement du saulnier, en traduisant à son insu sa propre sensation, servait à compléter les aspects du site; il était devenu pour moi, avec le tintement de la sonaille, un accompagnement obligé du voyage. S’il se taisait, je sentais comme un vide subit dans ce qui m’entourait; mon oreille cherchait quelque chose, j’éprouvais enfin la même impression que le promeneur habitué au bruit d’une cascade quand la vanne du moulin se baisse tout-à-coup et étouffe la voix berceuse des eaux.

Dans ce cas, pour compensation, je renouais ordinairement l’entretien avec la saulnière, jeune et belle paysanne qui venait de faire son premier voyage de troque. Obligée de suivre son mari, elle avait dû laisser à Saillé un enfant en sevrage. A chaque village dépassé, elle supputait la distance amoindrie, et son grand œil noir fouillait l’horizon avec une ardeur avide. Pourtant chez elle, l’impatience même était souriante comme tout le reste; la tristesse ne semblait point avoir de prise sur cette puissante et sereine beauté. En la voyant, on se rappelait involontairement les ciels du Midi, d’un bleu si riche, que les nuages, au lieu de les voiler, semblent s’y fondre. Ses traits reflétaient, aussi bien que ceux de Pierre-Louis, ce contentement qui est la grâce du bonheur, mais avec un calme plus noble. Evidemment l’homme était gai par insouciance, la femme par soumission.

Nous avions côtoyé l’ombreuse vallée de la Chésine, et nous venions d’atteindre une longue chaîne de crètes dépouillées, quand la saulnière me fit remarquer les moulins du Sillon dont les ailes tournaient rapidement, bien que partout ailleurs nous les eussions vues immobiles. Je voulus expliquer ce contraste par la hauteur même des sommets; mais Pierre-Louis m’affirma que c’était un don de la Vierge, qui ne pouvait être annulé que par l’influence du Kourigan noir. De nouvelles explications me firent comprendre que ce dernier, également connu sous le nom de petit Charbonnier, était un génie à part; dans lequel l’imagination saxonne semblait avoir personnifié le malheur. Elle en avait fait le frère aîné de la mort! Jeanne me le représenta comme une sorte d’huissier funèbre que l’on rencontrait à chaque détour de la vie, moins pour avertir d’un désastre que pour le signifier. Elle même l’avait rencontré plusieurs fois, ainsi que Pierre-Louis, et toujours quelque chagrin avait suivi son apparition. A ce voyage encore, dans la soirée de leur départ, tous deux l’avaient aperçu à travers les haies qui bordaient la route; il les avaient accompagnés quelque temps, puis, traversant le chemin comme pour y laisser une trace de mauvais sort, il avait disparu en poussant un cri qui ressemblait en même temps à un éclat de rire et à une plainte.

Après avoir traversé Savenay, nous nous dirigeâmes vers Saint-Joachim. Quelque affaire du saulnier avec le parrain chez lequel Jeanne avait été élevée nécessitait ce détour par la grande Bryère.