—Que Dieu leur fasse rencontrer une croix de bon présage ou une pie qui vole à droite! dit-elle en ayant l’air de se parler à elle-même; dans ma jeunesse, un voyageur ne quittait pas le Lion-Rouge sans prendre au vaisselier une feuille de laurier béni. Aussi le père en avait planté toute une haie dans le verger; mais nos gens l’ont arrachée pour agrandir le champ de luzerne, car maintenant on fait tous les jours la part plus petite au bon Dieu.
Je cherchai à détourner la vieille femme de cette pente chagrine, en la remerciant de ses récits des anciens temps et en exprimant l’espérance de pouvoir les entendre plus longuement au retour. Elle fit de la main un geste mélancolique.
—Tous les jours que je vis encore sont des délais accordés par la Trinité, me dit-elle gravement; l’aubépine qu’on avait plantée le jour de ma naissance à la porte est morte l’automne dernier; il n’y a plus ici de fleurs de mon temps; les gens et moi ne nous regardons plus du même coté! Tout ce que je demande, c’est que l’on ait le temps de tisser le fil de mes dernières quenouillées pour m’en faire un drap mortuaire.
—Elle a raison, dis-je en sortant au Provençal, sa présence semble un anachronisme vivant. Au foyer villageois, de même qu’au foyer des villes, tout est changé; c’est un théâtre dont le temps a fait tomber les décorations et a fermé toutes les fausses trappes. Le drame domestique s’y joue désormais, comme les proverbes, entre deux paravents. La muse de la famille, à laquelle nous devons les contes de nos veillées, est devenue sourde et aveugle comme la grand’mère, et, comme elle, on la voit filer son linceul.
Nous avions repris le sentier qui conduisait à la grande route. Le vent avait cessé de souffler, le froid était devenu moins vif. Les pâles lueurs d’une aurore d’hiver s’épanouissaient lentement à l’horizon. On commençait à revoir les ondulations de la campagne, les bouquets d’arbres et les hameaux épars, dessinant, dans le crépuscule, leurs formes confuses. Quelques chants de coqs perçaient la brume matinale, et, de loin en loin, des gémissements d’oiseaux engourdis se faisaient entendre au creux des fossés presque enfouis sous la neige. Avant de tourner le chemin qui conduisait à la grande route nous jetâmes un regard derrière nous, et, à travers la demi-obscurité, nous aperçûmes les comédiens groupés dans la cour du Lion-Rouge; ils achevaient leurs préparatifs de départ; mon compagnon soupira.
—Ne saviez-vous pas que cela devait finir ainsi? lui dis-je en souriant; nous avions commencé par les illusions, il fallait finir par les regrets. Regardez là-bas la grand’mère debout sur le seuil près de la princesse de Sicile. Ce sont là deux poésies que nous laissons derrière nous; notre nuit s’est écoulée, pour moi au milieu des féeries du vieil âge, pour vous au milieu de celles de la jeunesse; nous avons le même sort; après le rêve vient la réalité.
C’est un juste retour des choses d’ici-bas.
Et si vous vous en plaigniez à votre Languedocienne, elle vous répondrait par la phrase proverbiale de son pays: Cos coumte Ramoun[11]