—Ce sont les voyageurs arrivés avant nous, fit observer Jean-Marie.

—Et qui étaient tous empaquetés dans des châles et des manteaux, ajouta Toinette frappée d’un trait de lumière; justement leurs chambres sont là derrière.

—Pardieu! voilà le mystère, reprit le Provençal en riant, la princesse aura entendu les cris du marmot, et, en créature compâtissante, sera venue pour les apaiser. Attendez-moi là, je vais vous amener la fée.

Il courut à la chambre jaune, et nous le vîmes reparaître un instant après avec la jeune femme, qui riait aux éclats de la méprise. Le reste de la troupe, attiré par le bruit, vint bientôt nous rejoindre. Mon compagnon, ravi du hasard qui lui ramenait inopinément la jolie Languedocienne, déclara que nous souperions tous ensemble, et ordonna à Toinette de mettre l’auberge au pillage. La vue d’un menu des plus modestes, mais sur lequel ils n’avaient point sans doute compté, mit nos invités de belle humeur, et l’entretien prit un ton de gaieté bohémienne tout-à-fait divertissant.

C’était la première fois que je me trouvais en contact avec une de ces bandes errantes, pauvres hirondelles de l’art qui, moins heureuses que leurs sœurs du ciel, volent sans cesse après un printemps qui leur échappe et cherchent vainement un toit pour suspendre leurs nids. En voyant ces derniers vestiges de mœurs oubliées, je me figurais les comédiens de campagne avec lesquels Molière avait autrefois parcouru nos provinces, dressant, comme Thespis, des théâtres improvisés et ressuscitant un art perdu. Animés par le souper et par la vue d’un punch auquel le Provençal venait de mettre le feu, nos convives parlèrent de leurs excursions vagabondes, de leurs courtes prospérités, de leurs misères renaissantes. La Languedocienne surtout, que les soins galants de mon compagnon disposait à la confiance, se laissa aller à raconter une partie de son histoire. C’était un de ces romans mille fois refaits et toujours à refaire, qu’écrivent tour à tour l’insouciance, la jeunesse et la pauvreté. Elle nous le confiait avec des bouffées de folie et d’attendrissement dont les reflets passaient sur son visage comme passent sur un ciel changeant les rayons de soleil et les nuées. Elle avait autrefois habité chez un oncle, près de Céret, et parlait avec de naïfs ravissements de ses plaisirs de jeune fille: courses dans la montagne, contrapas dansées sur la place des villages, promenades de noces conduites par les joncglas, au son du galoubet et du tambourin.

Mon compagnon, qui avait passé plusieurs années dans le Roussillon, lui donnait la réplique et s’associait à tous ses enthousiasmes. Elle arriva à parler de la reine des danses méridionales, le ball, et il s’écria qu’il l’avait autrefois dansée en veste et en bonnet catalans; elle en marqua la mesure sur son verre, et il se leva en indiquant les poses; enfin, cédant tous deux à cet entraînement qui fait de la danse, dans les pays du soleil, une irrésistible contagion, ils se saisirent par la main et commencèrent les passes gracieuses de la baillas des Pyrénées. Ces passes consistent principalement en voltes, en retraites et en poursuites cadencées, qu’entrecoupent les fameux pas de la camada rodona et de l’espardanyeta[10]. La danseuse place ensuite sa main gauche dans la main droite du danseur, la balance trois fois, s’élance, d’un bond, et va s’asseoir sur l’autre main.

Cette danse hardie était entremêlée de cliquetis de doigts, de frappements de talons, de cris élancés, qui lui donnaient quelque chose d’élégant et de rustique tout à la fois; on se sentait emporter malgré soi par ces mouvements d’une spontanéité agreste; on s’associait d’instinct à cette joie en action. En contemplant, au-centre de l’aube lumineuse que répandaient les chandelles et le foyer, ce couple dansant de vieilles baillas, presque oubliées, et, au fond, plongée dans l’ombre, la grand’mère qui continuait de filer, étrangère à tout ce qui se passait, il me semblait voir les images de la tradition riante du Midi et de la tradition mélancolique du Nord s’éteignant toutes deux, l’une dans la lumière et le bruit, l’autre dans les ténèbres et le silence.

Le bruit d’un cheval qui arrivait au galop interrompit le ball. C’était le conducteur de la diligence qui arrivait. Il nous avertit que la voiture était remise sur ses roues, et il fallut songer à repartir.

Cette séparation parut coûter beaucoup à mon compagnon; un instant, il sembla hésiter; mais il était appelé à Abbeville par des recouvrements à échéance. Il épuisa, pour se dédommager, tout son vocabulaire de malédictions marseillaises, aux grands éclats de rire de la Languedocienne, qui, soit discrétion, soit indifférence, ne fit rien pour le retenir. Cependant, lorsqu’il la prit à part et qu’il se mit à lui parler vivement à demi-voix, elle devint tout à coup sérieuse. Quelques mots, qui arrivèrent jusqu’à moi, me firent supposer que le Provençal, ne pouvant adopter l’itinéraire de la jeune fille, lui proposait de suivre le sien; mais elle secoua la tête, et, lui montrant avec une subite mélancolie le fourgon que ses camarades se préparaient à atteler, elle lui répondit par les paroles solennelles que prononcent ses compatriotes lorsqu’ils viennent recevoir, sur le seuil, la jeune épouse de leur fils:—Ad pé d’aquet, ma hillo, quet caou biouré et mouri! (c’est à ce foyer, mon enfant, que tu dois vivre et mourir!)

Le Provençal lui serra la main sans insister; et nous rentrâmes à l’auberge pour prendre nos manteaux. La mère-grand, à qui j’adressai un adieu transmis par Toinette, nous accompagna jusqu’à la porte de souhaits d’heureux voyage, dans lesquels se mêlaient naïvement les superstitions antiques et les superstitions chrétiennes.