—Et comment l’a-t-elle reconnu?
—Pardieu! à sa courte taille, à son costume noiraud et à son grand feutre qui lui tombe sur le nez, sans compter que ça se sent. Il n’y a pas dans tout le pays un enfant sorti du chariot à roulettes[14] qui, sans avoir jamais vu le méchant garçon, ne puisse dire: le voilà!
—Lui a-t-il parlé?
—Non! en l’apercevant, elle a jeté un cri et elle est restée en place, tremblante comme une feuille au vent; alors le kourigan a grommelé tout bas quelque chose qu’elle n’a pu entendre, puis il a disparu, et Jeanne est rentrée au logis plus pâle qu’un linceul. J’ai voulu lui relever le cœur; mais, pas moins, il y a de quoi faire penser, et ceci est une mauvaise annonce.
Nous étions sortis de la Bryère. Le pays dans lequel nous venions d’entrer prenait insensiblement un caractère non moins étrange, bien que complétement différent. Nous avions d’abord traversé d’immenses prairies encadrées de rideaux de saules, derrière lesquels on voyait glisser les hautes voiles des chalands de la Loire, puis l’étier de Méans, l’ancien Brivates portus de Ptolémée, couvert de chaloupes, de futreaux et de barges, qui attendaient les récoltes du pays; enfin, les campagnes de Saint-Nazaire, sur lesquelles ondoyait un océan de blonds épis. Là déjà les champs de sable avaient commencé; bientôt ils nous entourèrent; nous arrivions au terrain d’Escoublac.
Ici, comme dans la Bryère, vous trouvez un sol cahoteux et tourmenté. Des collines de sable balayées par le vent descendent, tantôt en talus abrupts et unis comme une pierre sciée, tantôt en cascades rugueuses comme un rocher. Des vallées, creusées en tous sens, sont parsemées de bancs de coquillages et de réservoirs d’eau saumâtre dans lesquels se reflète le ciel, et où semblent naviguer les nuages. Une ondée de sable fin tourbillonne perpétuellement sur ces champs déserts, où se dressent, çà et là, quelques chardons et quelques joncs marins. Du reste, ni habitations, ni cultures! On n’entend que le cri des alouettes de mer qui s’abattent par troupes sur ce sol aride, où leur plumage grisâtre empêche même de les distinguer. A la cîme de la colline la plus haute, un arbre élève son maigre feuillage, le seul de ce Sahara maritime: c’est l’arbre du cimetière de l’ancien bourg d’Escoublac. Ses racines poussent dans les tombes enfouies, mais les restes qu’elles renfermaient en ont été arrachés par la tempête. La même rafale qui avait promené si longtemps ces marins sur les mers continue à les rouler sur le sable qui recouvre leur berceau. Vous apercevez partout leurs ossements dispersés sur les pentes, et vous les sentez craquer sous vos pieds.
Mon conducteur avait consenti à se détourner un moment de sa route, pour visiter l’emplacement du village enseveli. Nous parcourions une plaine où le sol ondulé avait pris l’apparence des vagues; on eût dit une mer subitement pétrifiée par quelque enchantement. Pierre-Louis me montra, sur la hauteur, la place où lui-même avait vu, dans son enfance, la flèche de l’église dont la pointe alors perçait encore le linceul de sable; depuis, tout avait disparu.
Cependant notre caravane avait atteint un pli de terrain abrité, où quelques herbes marines brodaient l’arène de leur pâle verdure. Au pied du tertre qui protégeait ce coin privilégié, un enfoncement avait été creusé de main d’homme, et une pierre roulée en guise de siége. Sur le devant s’étendait une petite grève de sable durci par l’humidité. Jeanne, qui avait mis pied à terre, lâcha la bride de sa mule, et s’avança vers la grotte pour mieux voir le paysage; elle tenait à la main une branche d’osier encore garnie de feuilles qui lui servait de houssine, et elle en frappait le sol d’un air distrait. Tout à coup je la vis tressaillir et s’arrêter avec une exclamation de surprise épouvantée.
—Qu’y a-t-il? demandai-je en m’approchant.
—Voyez! dit-elle.