Et sa baguette, qui tremblait dans la main, me montrait le sol sur lequel étaient tracés quelques caractères mal formés imitant l’écriture moulée. Pierre-Louis s’approcha.

—Dieu me sauve! c’est ton nom! s’écria-t-il troublé.

—En effet, repris-je en regardant à mon tour, il y a bien Jeanne; mais que voyez-vous là qui puisse vous effrayer?

—Non, ce n’est rien, dit le saulnier, qui cherchait évidemment à surmonter une première impression; rien que des contes de vieilles femmes! A les entendre, quand on trouve, comme ça, son nom écrit dans les endroits où il ne vient personne, c’est un ajournement du mauvais esprit... du petit charbonnier, quoi!... Mais on ne croit pas à ces choses-là..... Le nom de Jeanne peut avoir été mis à cette place par n’importe qui.... peut-être bien par Monsieur lui-même.

En hasardant cette supposition, le saulnier me jeta un regard moitié interrogateur, moitié suppliant, qui semblait une invitation à l’appuyer: il cherchait un prétexte d’explication qui pût tromper la jeune femme et lui-même; mais Jeanne répondit de manière à prévenir tout mensonge. Elle nous avait suivis jusqu’alors, et savait que nous ne nous étions point approchés du placis où son nom se trouvait tracé. La marque de nos pas avait d’ailleurs écrit tous nos mouvements. Comme elle me les montrait, mes yeux remarquèrent sur le sable une empreinte singulière qui ne semblait laissée ni par le pied d’un homme ni par celui d’un animal connu. De forme triangulaire, cette empreinte était, pour ainsi dire, frangée par une rangée de griffes ou de doigts vaguement indiqués. Mes deux compagnons l’aperçurent aussi bien que moi, et se la montrèrent en silence. Je compris, au trouble de la saulnière et à l’empressement avec lequel Pierre-Louis rassemblait ses mules, que cette dernière indication levait tous les doutes. Le saulnier me pria assez brusquement de reprendre ma monture, et nous sortîmes des dunes.

J’aurais voulu m’expliquer ces pistes bizarres autour du nom de Jeanne; mais, quand je voulus interroger cette dernière, elle me répondit avec une réserve pleine de répugnance. Le saulnier lui-même avait momentanément perdu son insouciante gaieté: il marchait derrière nous, la tête basse et les mains sous les aisselles, sans prendre garde à ses mules, qui, par instants, rompaient la file pour arracher aux buissons quelques jeunes repousses de ronces ou d’églantiers.

Ceci me frappa sans me surprendre. J’avais déjà pu remarquer plus d’une fois combien facilement l’imagination de ces coureurs de route inclinait au merveilleux. Livrés à toutes les illusions que peuvent créer l’ignorance et le désir, ils suivent les chemins déserts en interrogeant les lueurs et les ombres, les silences et les rumeurs. Peu à peu la fascination de la solitude les trouble; ils sentent leur raison vaciller et mille images confuses se former dans les ténèbres. Bercés par le pas lent des mules et à demi endormis au son de leurs grelots monotones, ils voient les arbres courir à leurs côtés comme des fantômes; le vent qui siffle dans les rochers devient une voix qui les appelle; le bruissement de l’eau, une plainte de trépassés. Tous les incidents de l’obscurité se transforment en mystères saisissants. Un monde imaginaire se substitue, de plus en plus, au monde réel; ils aperçoivent ce qu’ils ont imaginé, ils entendent ce qu’on leur a raconté. En vain demandent-ils à leur gourde de voyage l’assurance et la lucidité qui leur échappe, chaque gorgée d’eau-de-feu évoque un nouvel essaim de visions, jusqu’à ce qu’étourdis d’ivresse, ils glissent de leur monture et s’endorment sur le gazon de quelque carrefour. Là, continuant leur voyage dans le sommeil, ils passent de plain-pied de la réalité au rêve. C’est alors que les muletiers qui traversent les mielles[15] de la Normandie rencontrent, dans leurs songes, le moine trompeur, assis sur la pierre du chemin avec ses piles d’or attirantes, ses cartes qui gagnent toujours, et proposant au passant de lui jouer son âme; c’est alors qu’ils voient la mule d’égarement qui se laisse monter par le premier venu, puis disparaît pour toujours avec lui, ou qu’ils entendent le grelot maudit tintant au-dessus des vagues et attirant les voyageurs aux abîmes. Les saulniers de la Loire n’échappent pas plus que ceux de la Manche à ces hallucinations décevantes. Eux aussi, l’inconnu les enveloppe et les épouvante. Vous leur opposerez en vain tous les raisonnements: l’imagination populaire a bâti son poème au-dessus de la région que ceux-ci peuvent atteindre; tout au plus les amènerez-vous à un doute de complaisance qui est encore l’expression de la foi.

Cependant nous avions atteint une campagne soigneusement cultivée, et dont on commençait à enlever les moissons. On entendait de tous côtés des chants dont je ne remarquai d’abord que la mélodie traînante; en approchant, je m’aperçus que les paroles en étaient improvisées et adressées à l’attelage, qui semblait les comprendre. Si la voix fatiguée cessait de se faire entendre ou seulement fléchissait, on voyait le joug s’abaisser, les pas s’allanguir; mais que le chant reprît, les bœufs relevaient la tête en faisant un nouvel effort.

Je ralentis la marche de ma monture pour écouter un jeune paysan dont le chariot, chargé de gerbes, côtoyait, au-delà du fossé, la route que nous suivions. Il répétait, dans un mode plaintif et sur le ton élevé ordinaire aux chanteurs de la campagne, un de ces ranz champêtres dont les paroles, immédiatement recueillies, me sont souvent revenues à la mémoire. L’improvisateur les adressait à son attelage.

Hé!...
Mon rougeaud,
Mon noiraud,
Allons ferme à l’housteau (le logis),
Vous aurez du r’nouveau (regain).