Traversant, il y a peu d’années, la Normandie, j’avais pu, grâce à une heureuse recommandation, lier connaissance avec un de ces hommes précieux. C’était un ancien soldat de l’Empire, établi comme percepteur dans une bourgade du Cotentin. Bien qu’il n’eût jamais dépassé le grade de maréchal-des-logis, la flatterie communale lui avait décerné le grade de capitaine, qu’il avait d’abord accepté par distraction, puis subi par bonhomie.
—Ils ont trouvé que cela faisait honneur à la paroisse, me disait-il naïvement.—En réalité, le titre imaginaire avait insensiblement absorbé le nom propre, et le percepteur avait fini par ne plus s’appeler que capitaine. Du reste, l’homme justifiait le grade, et la fiction semblait plus vraisemblable que la vérité.
La carrière militaire de notre percepteur avait commencé dans les rangs de ces héroïques soldats de la République, dont Napoléon sut faire, plus tard, de si hardis ouvriers en royauté. Il avait joué avec eux toutes les grandes scènes du drame de l’Empire; mais c’était un homme de la même famille que notre Corret de La Tour-d’Auvergne et que Paul-Louis Courier: là où les autres gagnaient un bâton de maréchal, il avait, lui, grande peine à obtenir une paire de souliers. Aussi vit-il tous ses anciens camarades devenir grands et célèbres, tandis qu’il continuait a manger son pain de munition à la fumée de leur gloire. Il avait été sergent avec Bernadotte et compagnon de chambrée de Murat; mais, ainsi qu’il le disait souvent, la guerre est un placement à fonds perdus que chacun grossit de ses efforts, de ses fatigues, de son sang, et dont les plus heureux touchent seuls le revenu.
Notre maréchal-des-logis se résigna sans peine à n’y rien prétendre; sa vie avait un autre but. Pour lui, la guerre n’était qu’un pèlerinage à travers les antiquités de l’Europe. Si l’on s’égorgeait un peu en chemin, cela pouvait passer pour un simple accident de voyage, comme l’ondée de pluie ou le coup de soleil; cela n’empêchait pas de voir, d’entendre, de comparer surtout; car le souvenir de son coin de Normandie poursuivait le capitaine. Il y rattachait chacune de ses découvertes par l’opposition ou par la ressemblance: son canton était pour lui ce qu’est le petit peuple juif dans l’Histoire universelle de Bossuet, le centre même du monde. Il avait conquis l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne, au seul point de vue du Cotentin. Partout il avait fouillé les bibliothèques, visité les monuments historiques, recueilli les traditions. Il en était résulté une érudition très étendue ramenée à un cercle très restreint, et puisant son originalité dans cette opposition même. De plus, ballotté entre sa passion rétrospective et son bon sens contemporain, le capitaine s’efforçait de défendre les crédulités du passé sans pouvoir les partager; il appelait toute son érudition au secours de l’ignorance, et insurgeait perpétuellement la fantaisie contre sa propre raison. De là des contradictions d’autant plus plaisantes, que, comme tous les gens inconséquents, il prétendait au monopole de la logique: la logique, à ses yeux, était-ce qu’il voulait démontrer.
Nous avions parcouru ensemble une partie de la péninsule qui va de Carentan au cap La Hogue. Après avoir suivi quelque temps les méandres de la Dive et traversé ses riches herbages encadrés de haies vives, nous avions gagné Montebourg, nous dirigeant, au nord, vers Quinéville, où je voulais voir la ruine connue sous le nom de Grande-Cheminée. Lorsque nous atteignîmes la hauteur que couronne le village, mon guide me montra une petite butte de gazon d’où le regard s’étendait jusqu’à La Hogue et Falihou. C’était là que le roi Jacques II avait vu, en 1692, quarante-quatre navires français, commandés par Tourville, combattre un jour entier quatre-vingt-huit vaisseaux ennemis, et, vaincus enfin, non par le nombre, mais par l’inconstance du vent, couvrir la plage de leurs épaves enflammées. Le capitaine, animé par ce souvenir glorieux, commençait déjà l’histoire maritime des Normands, et me prouvait que l’Amérique avait été découverte, avant Christophe Colomb, par des matelots du Cotentin, embarqués sur un navire dieppois, lorsqu’un jeune paysan l’accosta en le saluant.
—Eh! c’est Etienne Ferret! s’écria-t-il, bonjour Ferret, que viens-tu faire à Quinéville?
—Pardon, excuse, répliqua le jeune gars, c’est pas que j’y vienne, mais j’y demeure.
—Au fait, je me souviens maintenant, reprit mon conducteur, le curé m’a parlé de toi; tu es garçon de charrue au Chêne-Vert, et il paraît que tu épouses la petite pastoure de la ferme.
—Oui, ils disent ça dans le pays, répliqua Ferret avec un demi-sourire.
—Je ne t’avais pas revu depuis notre rencontre à Caumont, fit observer le capitaine; pourquoi donc as-tu quitté ton ancien maître?