—C’est pas moi, dit Etienne, c’est bien plutôt lui qui m’a quitté.

—Il est mort?

—Pas tout-à-fait, mais autant vaut. C’était, comme on dit dans notre paroisse, un pauvre homme de la noblesse à Martin Firou: Va te coucher, tu souperas demain. Quand il avait pris la ferme des Motteux, il n’avait la bourse pleine que de bonne volonté: c’est pas assez pour graisser la terre et payer les gages. Aussi, un beau jour, les gens de justice sont arrivés avec du timbré, ils vous ont mis la main sur tout, et il a fallu passer le haisset. J’ai été dans la banqueroute pour trois écus.

—Tu supposeras que tu les as bus en maître cidre; mais que sont devenus les pauvres gens des Motteux?

—Le capitaine devine bien qu’ils n’avaient pas à choisir. Ils devaient beaucoup dans le pays, sans compter mes trois écus; aussi le ci-devant fermier et ses fils ont coupé dans le taillis des branches de fesse-larron en guise de monture, et ils sont tous partis pour Milsipipi.

Ce dernier mot me fit redresser la tête.

—Vous ne comprenez pas? dit le percepteur en riant; dans le patois du Bessin, partir pour Milsipipi, c’est aller chercher fortune au loin. Encore une réminiscence de nos expéditions maritimes. Ce sont les Normands qui, après avoir peuplé le Canada, ont établi les premières colonies à l’embouchure du père des eaux. La tradition orale a conservé le souvenir du fait en estropiant le mot. Il y aurait tout un travail à entreprendre sur les expressions usuelles; le langage du peuple contient une partie de ses archives historiques.

—Malheureusement nous ne savons plus y lire, répliquai-je; on a retenu le son, on a oublié l’origine.

—C’est à nous de la retrouver, en suivant à la piste toutes les traces que les siècles ont laissées dans la tradition populaire, dit le capitaine; mais les savants méprisent la tradition à cause des erreurs dont elle est enveloppée: c’est toujours la fable de la jeune guenon rejetant la noix verte qu’elle n’a point su éplucher:

Les noix ont fort bon goût, mais il faut les ouvrir.