—Juste! Quand j’avertissais Monsieur qu’ici ils étaient tous abêtis par les préjugés! Ils ne comprennent seulement pas que chacun a une bonne ou une mauvaise destinée, ce que Napoléon appelait son étoile! moi qui vous parle, j’en ai une et du bon cru, faut croire, car deux somnambules, élèves de Mlle Lenormand, m’ont prédit un riche mariage avec une demoiselle titrée.

Je souris malgré moi. L’incrédulité du douanier ressemblait à celle de la plupart des esprits forts; ce n’était qu’un déplacement dans les superstitions; les erreurs de son prochain lui faisaient pitié, parce qu’il en avait d’autres.

En rentrant dans le bourg, nous rencontrâmes une foule endimanchée, réunie devant une maison: c’était la noce de Jean Coups-de-trique, le cousin de Pierre-Louis. Ce dernier, arrêté au passage, s’était laissé entraîner et nous l’aperçûmes attablé devant la porte avec d’autres saulniers.

A la vue du douanier, ils semblèrent se consulter, puis l’appelèrent en l’engageant à leur tenir compagnie.

—Viens trinquer, gabelou, c’est du condor, lui cria l’un des buveurs.

—Connu! répliqua le Parisien, c’est comme qui dirait le château-Margot du pays.

Et, se tournant vers moi avec une grimace narquoise:

—Ça ne vaut pas tout-à-fait le piqueton d’Argenteuil, ajouta-t-il tout bas; mais il ne faut jamais humilier ceux qui régalent.

A ces mots, il nous salua d’un air léger et alla rejoindre les saulniers.

La nuit commençait à tomber. Comme nous traversions la rue, j’aperçus une fenêtre où brillait une lumière, et je reconnus la maison de Jeanne. Avant de retourner chez mon hôte, je lui demandai la permission de visiter la saulnière et de m’informer de son fils. Rien n’était changé dans son état; mais, soit que les forces de la mère eussent cédé, soit que l’isolement eût exalté son inquiétude, elle me parut moins maîtresse d’elle-même. Ses yeux étaient rouges, sa voix brève, ses mains tremblantes.