—Le petit Pierre mourra! me dit-elle, en regardant le berceau avec un accablement égaré.

Je voulus la rassurer; elle m’écouta sans prononcer un mot, sans faire un mouvement, puis alla s’asseoir sur la pierre du foyer où elle se mit à sangloter. Lorsque ses plaintes s’arrêtaient, on entendait la respiration rauque de l’enfant, et, par intervalles, les rires de la noce ou les chants des buveurs! L’obscurité était plutôt rendue visible qu’elle n’était dissipée par la chandelle de résine posée à terre. Ce berceau d’un enfant à l’agonie, et cette femme qui pleurait accroupie dans la pénombre formaient un tableau trop naïvement douloureux pour ne pas remuer le cœur. Je fus touché de tant de tristesse et d’abandon. J’essayai de persuader à la saulnière que ses craintes tenaient surtout à sa disposition d’esprit et aux avertissements mystérieux qu’elle se figurait avoir reçus pendant la route. Elle releva vers moi son visage baigné de larmes.

—Pendant la route et depuis! me dit-elle.

—Depuis? répétai-je surpris; que s’est-il donc passé?

Elle promena autour d’elle un regard effrayé.

—Eh bien! reprit-elle plus bas, avant l’arrivée de Monsieur, je me tenais là, près de l’enfant; le soir était venu, et je n’avais pas encore allumé de clarté, car, à force de pleurer, je ne faisais plus de différence entre le jour et la nuit, quand j’ai entendu près de moi des pas, puis un soupir. J’ai relevé la tête, il n’y avait personne. J’ai cru que je m’étais trompée; mais, presque au même instant, les soupirs ont recommencé. J’ai entendu mon nom aussi clairement que je vous entends me parler, et, comme j’étais encore toute seule, je me suis dit: C’est un signe! Quelqu’un de ceux qui m’ont voulu du bien pendant leur vie s’est relevé de dessous terre, afin de m’avertir que la mort préparait une place près de lui; pour sûr, un chrétien va mourir dans la maison!

A ces mots, les larmes de Jeanne redoublèrent. J’éprouvais un véritable embarras. Les raisonnements ne pouvaient avoir aucune prise sur cette âme crédule et ébranlée. A la première expression de doute, elle répéta tous les détails de son récit avec une précision qui témoignait de la vivacité du souvenir. Les pas et les soupirs avaient semblé retentir près de la fenêtre placée au-dessus du berceau, tandis que son nom avait été prononcé à l’autre extrémité du logis. Son regard et sa main venaient même de désigner une porte ouverte, conduisant au courtil, quand, tout-à-coup, elle tressaillit, la parole s’arrêta sur ses lèvres, son œil resta fixe, et elle continuait à me montrer la porte avec un geste épouvanté. J’avançai la tête: à quelques pas du seuil et dans la demi-lueur de la nuit, une forme singulière se tenait immobile: on eût dit la silhouette confuse d’un être humain de très petite taille, appuyé sur un long bâton, le visage caché par un chapeau à larges bords.

—C’est lui! bégaya Jeanne, c’est le kourigan!

Je ne pris point le temps de lui répondre. Je m’étais glissé avec précaution le long de la muraille, et gagnant la porte, je m’élançai brusquement dans le courtil; mais quelque prompt qu’eût été mon mouvement, l’ombre avait déjà gagné l’autre bout de l’enclos, et je la vis s’échapper par une ouverture de la haie.

Je cherchais à m’expliquer cette singulière vision, quand je fus interrompu par Pierre-Louis, qui rentrait chez lui en chantant. Le saulnier paraissait avoir singulièrement fêté le condor, et les avertissements de Jeanne ne purent le décider à baisser la voix. Il était dans cette première extase de l’ivresse qui commence, alors que tout se teint aux yeux du buveur de la riche et joyeuse couleur du vin. Il ne vit ni les traits altérés de l’enfant, ni les pleurs de la mère: celle-ci voulut en vain lui communiquer ses inquiétudes, il lui frappa dans la main en riant et essaya de l’embrasser.