—M’est avis que le condor avait goût de faux-sel, dit-il plus bas; les drôles ont espéré se régaler en me faisant payer la consommation; mais le Parisien n’aime pas qu’on le mystifie, c’est antipathique à son tempérament. Aussi tant pis pour ceux qui voudront rire; si on entre en danse, je me charge de la musique.

A ces mots, le gabelou éclata de rire, battit un entrechat des plus hasardés; et, après avoir salué, avec une recherche grotesque, prit en courant le chemin qui conduisait aux salines.

Je demeurai un instant à la même place, incertain sur ce que je devais faire. Les mots échappés à Pierre-Louis confirmaient pour moi les soupçons du Parisien; il y avait véritablement lieu de craindre que la feinte ivresse de celui-ci n’enharît le saulnier et ses compagnons à quelque tentative dont ils pouvaient avoir à se repentir. Je redoutais l’imprudence ordinaire du mari de Jeanne et j’aurais voulu l’arrêter par un avertissement; mais où se trouvait-il à cette heure, et comment lui parler! Après beaucoup d’hésitations, je me décidai à rebrousser chemin jusque chez lui, espérant qu’un hasard aurait pu le ramener à sa demeure, ou que Jeanne du moins saurait le rencontrer; mais la nuit devenait plus sombre, je me trompai de route, et j’arrivai à la maison du saulnier par la ruelle champêtre sur laquelle s’ouvrait le courtil. Ne voulant point revenir en arrière, je poussai la petite barrière à claire-voie qui lui servait de porte, et j’entrai.

Au moment où j’allais prendre la courte allée conduisant au logis, une ombre se détacha de l’obscurité que projetait l’édifice, et traversa lentement l’espace lumineux qui m’en séparait. Sa petite taille, son large chapeau, sa démarche inégale, ne pouvaient me laisser aucun doute; c’était bien celle qui m’avait échappé quelques instants auparavant et dans laquelle Jeanne avait cru reconnaître le kourigan! L’occasion était trop favorable pour n’en point profiter. Je tournai l’allée, j’enjambai une plate-bande, et nous nous trouvâmes face à face.

A mon aspect, le prétendu lutin poussa un cri et voulut fuir; mais je le saisis par les épaules: son chapeau tomba dans l’effort qu’il fit pour m’échapper, et la faible clarté des étoiles montra le visage effrayé d’un jeune paysan chétif et contrefait. Je le secouai assez rudement en lui demandant à haute voix ce qu’il faisait là. Il m’imposa silence du geste et m’attira à l’écart. Je ne comprenais pas plus ces précautions que sa présence dans le courtil à une pareille heure, et je le sommai une seconde fois de s’expliquer. Au lieu de répondre, il s’appuya au talus qui servait de clôture, tourna les yeux vers la maison où brillait une lumière, et se mit à soupirer.

—Vous êtes là depuis le coucher du soleil? repris-je étonné de ce silence; c’est vous qui avez prononcé le nom de Jeanne?

—M’a-t-elle entendu? demanda-t-il avec une émotion naïve.

—Oui, vous l’avez effrayée; que cherchez-vous ici?

—Rien.

—Pourquoi venir alors, et qui êtes-vous?