Il jeta sur moi un regard distrait.
—On m’appelle Gratien, dit-il lentement.
—L’enfant de l’hospice de Savenay! m’écriai-je, le compagnon de Jeanne, celui dont parlait hier le vieux Michel.
Il fit de la tête un signe affirmatif.
—Alors c’est vous que la saulnière a vu l’autre soir chez son parrain, repris-je; c’est vous qui, à d’Escoublac, avez écrit son nom sur le sable, où votre pied nu et contrefait avait laissé son empreinte: ce n’est pas la première fois que vous la suivez ainsi en vous cachant. Pourquoi cela? répondez; que lui voulez-vous?
Il resta muet.
—Je vous le dirai bien, moi, continuai-je en le regardant fixement; vous cherchez la belle saulnière, parce que vous êtes amoureux d’elle!
Il se redressa tout effaré et essaya de fuir. Je le retins à grand’peine. Il fallut lui répéter que je ne l’avais dit à personne, que Jeanne ne soupçonnait rien, et qu’elle l’avait pris pour le kourigan. Je lui tenais les mains en m’efforçant de le rassurer; il céda enfin, baissa la tête, et je l’entendis qui pleurait. Mais presqu’aussitôt ses larmes s’arrêtèrent, il voulut m’échapper de nouveau. Je tâchai en vain de lui donner confiance par des paroles de sympathie et d’encouragement; il me répondit des discours sans suite, entremêlant ses divagations de malédictions, d’éclats de rire, de sanglots. Son égarement avait quelque chose qui attirait et repoussait tour à tour. Parfois c’étaient d’inintelligibles explications, dans lesquelles la folie essayait le mensonge, parfois de rapides confidences où le cœur se racontait sans le savoir. La ruse du paysan et l’ingénuité de l’enfant luttaient dans ce cerveau malade, et se trahissaient successivement par des traits ridicules ou charmants. Il parlait d’affaires de sel qui l’avaient conduit à Saillé; il nommait les gens auxquels il avait acheté, les barges qu’il devait charger; puis, il joignait les mains au-dessus de sa tête et criait qu’il allait partir pour La Meilleraie, où il voulait se faire trappiste et mourir.
Je contemplais ce misérable abandonné, à qui Dieu avait d’abord refusé la grâce, et que les hommes avaient ensuite déshérité de l’amour. Fallait il plaindre ou bénir son égarement? Quelque pénible que fût le rêve agité dont il était poursuivi, avait-il mieux à attendre de la réalité? La vie ne lui était-elle pas fermée dans tout ce qu’elle avait d’espaces éclairés et fleuris? Son mal, du moins, lui créait un monde où passaient parfois quelques mirages. La folie seule pouvait lui permettre de prendre patience.
Voyant que l’interrogation directe ne réussissait qu’à l’effaroucher, je feignis de me laisser aller au courant de ses digressions; je répondis à tout avec un air de confiance qui le rassura. Ce qu’il y avait de volontaire dans sa divagation disparut insensiblement et le laissa à la sincérité de son égarement. Il me raconta alors, en phrases sans suite, ses absences des Bryères et ses retours, sa vie errante dans les cantons autrefois parcourus avec Jeanne, ses visites secrètes aux lieux qu’elle habitait, ses mille ruses pour la voir et la suivre sans être aperçu. Tout cela était dit avec une loquacité vagabonde qui donnait plutôt l’idée d’une infirmité de l’esprit que d’une souffrance du cœur. La passion était ici dépouillée de son poétique cortége de réserve et d’exaltation; la mélancolie sans grâce ne paraissait plus qu’une maladive tristesse. A peine si, de loin en loin, un frisson de fièvre, un cri douloureux traversait les triviales confidences du boiteux. Comme les plantes délicates qu’un germe égaré a fait croître sur le chaume d’une étable, l’amour, dépaysé dans cette âme, ne pouvait ni trouver sa place, ni exhaler son parfum; la fleur rare s’était épanouie hors du vase précieux qui la réclamait.